Des bâtiments publics en feu, de jeunes mineurs mutilés, à droite comme à gauche, le mouvement lycéen de cette rentrée 2026 enflamme les réseaux sociaux.
Un œil à Tours. Une mâchoire à Saint-Ouen-l'Aumône. Une main à Lens. En trois semaines de mouvement lycéen, parti de revendications aussi banales que des profs non remplacés et des bâtiments vétustes, des adolescents de 14, 15 et 16 ans ont été mutilés par des armes portées par des agents de l'État. Plus de 5 000 interpellations, dont près de neuf sur dix concernent des mineurs, d'après le ministère de l'Intérieur. Au moins dix enquêtes confiées à l'IGPN.
Le gouvernement parle de drame et renvoie aux enquêtes. Laurent Nuñez défend une action « proportionnée dans la quasi-totalité des cas ». Pourtant, dans un télégramme aux responsables policiers, le ministre a écrit que « l'usage proportionné de la force ne doit jamais inhiber l'action pour rétablir l'ordre ». Gérald Darmanin veut faire payer les parents des casseurs. Matignon ouvre cinq chantiers sur l'école et aucun sur la police. Les violences sont réelles des deux côtés : lycées incendiés, enseignants et policiers agressés. Mais la question posée par la gauche dès le soir de Lens dépasse les bavures individuelles. Elle porte sur une doctrine.
Cette doctrine a une histoire. La loi Travail en 2016, les Gilets jaunes en 2018-2019, les retraites en 2023 : à chaque grand mouvement, le même arsenal (LBD, grenades, nasse) et les mêmes bilans. Et le même avertissement du Conseil de l'Europe, en 2019 comme en 2023. Les sociologues Olivier Fillieule et Fabien Jobard parlent d'une brutalisation du maintien de l'ordre français depuis le début des années 2000. Ils décrivent aussi le « splendide isolement » d'une police qui n'a pas suivi le reste de l'Europe.
Car ailleurs, on fait autrement. En Allemagne, depuis l'arrêt Brokdorf de 1985, la police a l'obligation constitutionnelle de dialoguer avec les manifestants. Elle n'a ni LBD ni grenades. Au G20 de Hambourg, après trois jours d'émeute, personne n'y a perdu un œil ou une main. En amont de la rue, la cogestion associe les syndicats aux décisions des entreprises. Une partie du conflit social s'y règle autour d'une table plutôt que sur le pavé.
À six mois de la présidentielle, deux voies s'opposent. La France insoumise et les Écologistes proposent d'interdire le LBD et la nasse, d'adopter la désescalade et de confier le contrôle de la police à une autorité indépendante. Le camp gouvernemental, LR et le RN ont choisi l'inverse : le 7 juillet, ils ont voté à l'Assemblée une présomption de légitime défense pour les forces de l'ordre. Le texte est aujourd'hui au Sénat.
La doctrine du maintien de l'ordre n'est pas un sujet technique réservé aux préfets. C'est l'une des questions que 2027 devra trancher. Et le constat est sévère : tous les mouvements sociaux en France depuis les lois El Khomri ont été réprimés violemment. Comment exprimer un désaccord si à chaque manif, on risque de perdre un oeil ? Qu'on défende la loi et l'ordre, ou la liberté et l'égalité, on doit s'interroger : quelle place dans notre démocratie pour s'opposer à un gouvernement ?