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Q1. Que pensez-vous de la formule, souvent entendue ces derniers jours, de « gauches irréconciliables » ?
François Ruffin: Je parle pour ma part des « deux gauches qui ne veulent pas se réconcilier », c’est différent. Lorsque Manuel Valls parle des deux gauches irréconciliables en 2016, c’est une réalité. À ce moment-là, il n’est pour moi pas question que je me réconcilie avec la « gauche » – et j’y mets mille guillemets – de François Hollande, qui fait cadeau de 20 milliards d’euros aux grandes entreprises, qui parle de la déchéance de nationalité, qui flexibilise encore l’emploi avec la Loi travail, et qui – pire que tout – raye la Picardie de la carte en une nuit ! Mais en 2022, Jean-Luc Mélenchon, avec ses 22 %, a l’intelligence de tendre la main, et Oliver Faure a celle de l’accepter. Les gauches se réconcilient, de quoi mener le véritable match : pour la France, contre le bloc national-autoritaire. Mais, à la place, ils se déchirent à nouveau, se re-réconcilient avec le NFP, se redéchirent, etc. Avec des mêmes de ménage qui nous lassent, qui dégoûtent les Français. Aujourd’hui, on a deux clans ayant intérêt au déchirement, et qui sont en fait les meilleurs alliés pour se partager un marché électoral, alors même que nous avons désormais un socle idéologique commun.
Q3. On le voit dans les sondages, le peuple de gauche veut une forme d’union. Pourquoi cela ne fonctionne-t-il pas ?
François Ruffin: Parce qu’il y a des apparatchiks, des petits marquis de la politique, qui ont intérêt à facturer. Mais le désir profond du peuple de gauche demeure l’unité. Le Nouveau Front populaire de 2024 n’avait rien d’un coup de génie, c’était une réponse à une aspiration ordinaire. Aujourd’hui, 75 % des électeurs de gauche disent vouloir une candidature commune, chez les Insoumis comme chez les socialistes. Lors d’une visite que j’ai faite au Lieu unique, à Nantes, un agent de nettoyage, Mohammed, me prend par la manche : « Vous, la gauche, vous êtes autre voix. Pour 2027, on a la boule au ventre. Alors, entendez-vous ! Entendez-vous ! » C’est la voix profonde du peuple de gauche.
Q5. La mort de Lionel Jospin, survenue ce 22 mars, ravive le souvenir de la « gauche plurielle », synonyme aussi bien de la victoire de 1997 que de la déroute de 2002 pour la gauche. Quelles leçons en tirez-vous de son expérience ?
François Ruffin: Ça ne risque plus de nous arriver ! Concernant Lionel Jospin, il y a un côté nostalgique, madeleine de Proust, la jeunesse qui revient : j’avais 20 ans en 1997, et au deuxième tour de la présidentielle, votant pour la première fois, je suis allé glisser un bulletin à son nom. Et j’ai bien sûr voté pour la gauche plurielle en 1997, avec des avancées dont j’ai bénéficié : je fus le dernier emploi jeune de Picardie, merci à lui ! Mais l’âpreté naît aussi, à l’époque, contre un pan de sa politique, contre le laissez-faire sur le libre-échange, sur la mondialisation. C’est l’époque où l’Europe s’élargit à l’est, où la Chine entre dans l’Organisation mondiale du commerce, et, chez moi, on en voit très vite les dégâts. Usines qui ferment, Whirlpool, Goodyear, Continental, Mécachrome… Le 21 avril 2002, son élimination ne m’a pas surpris. Par contre, cette blessure, ce fossé, c’est bien sûr comme depuis : entre ceux qui disent « non » : « non » à 82 % chez les ouvriers le 29 mai 2005, pour le référendum sur la Constitution européenne, non à la « libre circulation des capitaux et des marchandises »… et des dirigeants qui font comme si c’était « oui », et continuent à signer des traités avec l’Inde, la Corée, le Mercosur… C’est un suicide industriel. C’est surtout un suicide démocratique. Alors qu’il nous faut passer d’une mondialisation subie à une démondialisation heureuse. Mais, de Lionel Jospin, je retiens bien sûr la lumière - sa probité. Ce n’est pas rien pour la République, alors qu’aujourd’hui un ancien président multi-mis en examen, vingt-six ministres pris dans des affaires… Je retiens, enfin, sa capacité à avoir mis autour de la table Jean-Pierre Chevènement et Dominique Voynet, Martine Aubry et Marie-George Buffet. Un capitaine qui a su tenir l’équipe, qui fait dialoguer sans écran. Je reste à l’« internationalisme », défini comme un lien de solidarité « entre les nations » et non comme un effacement de celles-ci. La libre-échange en est un dévoiement : la concurrence entre les travailleurs remplace la coopération entre les peuples. Alors, oui, depuis cette époque, je me dis « uni mondialiste » : et non pas « altermondialiste ». Je suis contre l’idée d’abandonner les outils de régulation dans les relations entre les pays – je pense aux taxes aux frontières, aux barrières douanières, aux normes d’importation… C’est se désarmer dans la bataille, et il y avait une gauche quasi en transe d’aplatissement, confondant « règles économiques » et « règles morales ». Libre-échange et ouverture naturelle. Quand on fait entrer la Chine dans l’OMC, ce n’est pas par solidarité avec les travailleurs de Wuhan. Le résultat s’apprécie en tonnes : 2 000 emplois détruits chaque mois dans le textile en France. Et la gauche – à de rares exceptions près, d’ailleurs – n’a pas servi de boucher la digue, bien au contraire.
Q6. Quels seraient les idées ou les projets de transformation écologique à porter par la gauche pour s’imposer à l’avenir dans le débat politique ?
François Ruffin: Il y a du désarroi, oui, pour que les gens se sentent protégés. La protection des habitants est le premier rôle des dirigeants. C’est l’armée sur le plan militaire, la police pour la sécurité, mais c’est aussi une défense de la stabilité du franc et des salaires, et peut-être avant tout de la possibilité d’avoir un toit. Le problème du logement, aujourd’hui, bloque la société française, pèse sur le pouvoir d’achat et sur la natalité. Prenons l’offensive : quels droits nouveaux voulons-nous mettre en place ? Nous disions hier les droits de la Front populaire : eh bien, faisons « les vacances pour tous » maintenant, pour que les enfants de notre pays voient la mer et la montagne, la diversité des paysages et de ses habitants. Certains, pour un agent à Paris, n’ont jamais quitté le pied de leur immeuble ou les tours de leur quartier tout l’été ! Ensuite, il y a des « couloirs » pour lesquelles le pays est prêt, avec une majorité culturelle, idéologique. Il reste à se faire une majorité politique pour voter, donc, finir le plan dural, que les milliardaires paient autant d’impôts que leurs ancêtres l’ont fait. Sur le plan social, indexer les salaires minimums et le point d’indice des fonctionnaires sur l’inflation, ou – mieux – sur les dividendes des actionnaires ! Sur le plan démocratique, le référendum d’initiative citoyenne, réclamé par les Gilets jaunes sur les ronds-points, qui peut être mis en place sous de bonnes conditions. Et l’heure est venue d’un autre axe, conjugué aussi à la « démondialisation heureuse » : produire ici, enfin ! On pourrait identifier cent produits écologiques sur lesquels nous devons retrouver notre souveraineté. Cela concerne les aliments, les médicaments, l’armement, l’acier, évidemment, et le numérique, qui est l’acier du XXIe siècle. Mais il faut aussi, pour ce qui restera importé, consommer moins. Moins d’énergies fossiles — un coût de 40 à 60 milliards d’euros chaque année — ce qui signifie isoler les 5 millions de passoires thermiques. Et encore moins de matériel informatique et électronique, en créant un atelier de réparation par quartier ou par canton. Les achats de smartphones et d’ordinateurs creusent notre déficit à l’égard de la Chine de 40 milliards !
Q7. Seuls 25 % des Français disent aujourd’hui se positionner à gauche. Alors à qui la gauche doit-elle s’adresser si elle souhaite élargir sa base ? Aux ouvriers ? Aux abstentionnistes ? Aux populations rurales ?
François Ruffin: Je me refuse aussi à découper le peuple français en parts de marché et en cibles électorales. Des proches me conseillaient, pour la primaire, de mener une campagne tournée vers l’électorat de gauche, je leur ai répondu : « Non, nous devons parler au pays en entier. » Ensuite, je l’ai dit, sur plein de sujets, nous sommes la majorité, et même largement, à 60 %. Je me souviens d’une discussion avec une agricultrice de la Somme, FNSEA et moi. Je lui rappelle que c’est la gauche qui a créé les coopératives lors du Front populaire, que c’est un député socialiste qui a instauré le fermage à la Libération, que je me bats pour des prix garantis face à l’agro-industrie et à la grande distribution… Et elle conclut : « Peut-être que je suis de gauche, en fait ! » On doit aider les Français à réveiller leur part de gauche ! Mais ce que renvoie la gauche à la télé ou sur les réseaux, ça les fait plutôt fuir… À nous d’incarner une gauche joyeuse, généreuse, et pas râleuse et haineuse. J’ajouterais enfin que nous devons construire des droits pour tous, et pas « pour les plus pauvres », « pour les plus fragiles », pas des droits sous condition avec des cases à cocher. Lorsqu’on a fait l’école, l’hôpital, ce n’était pas pour les pauvres, à l’exclusion des riches, c’était pour tout le monde.
Q8. La primaire de la gauche est censée se tenir le 11 octobre. Est-elle nécessaire pour remporter la présidentielle de 2027 ?
François Ruffin: Je l’admets, je n’ai jamais rêvé d’une primaire, personne ne rêve de primaires. Dans mon entourage, j’ai bien vu les mines sceptiques. Mais quoi d’autre ? Comme le disait Churchill : « La démocratie, c’est le pire des systèmes, à l’exception de tous les autres. » Il faut donc une primaire pour nous départager : vous avez ici deux candidats à la présidentielle, et il y en a bien d’autres à gauche. Tant mieux, cela fera un gouvernement plein de talents ! Seulement il faut bien départager. Ensuite, au sujet du « débordement » : Le congrès socialiste, c’était combien ? 30 000 votants ? Chez les Écologistes, c’était 5 000, je crois, pour désigner Marine… J’ai recueilli, pour ma part, 100 000 signataires en quinze jours. Sauf que, si on veut conquérir le pays, il faut retrouver un enracinement dans les masses et compter des soutiens par millions. La primaire peut servir à ça : permettre aux gens de reprendre un peu leur destin en main avec un bulletin. Mais bon, cette primaire a du plomb dans l’aile : La France insoumise refuse d’y participer ; les socialistes veulent un autre processus, « vaille que vaille », disait l’autre. Cela fait trente ans qu’on rejoue le congrès de Brest de 1979, du temps où Jospin, Hollande et Mélenchon s’opposaient déjà. C’est un jour sans fin. Pour nous sortir de cette boucle temporelle, pour « éviter la catastrophe », je ne vois qu’un acteur : le peuple, ce deus ex machina de la démocratie, dont on ne sait jamais quand et comment il va entrer sur la scène de l’histoire…