Hier j'ai reçu un nouveau téléphone. Avant-hier un micro-cravate. Plus tôt encore, de quoi arroser mon jardin. Mon sous-sol est plein d'objets divers, lampes à semis, tapis chauffant, vinyles, jouets d'enfants, je pourrais continuer longtemps l'inventaire.
Pourtant je sais. Je sais, peut-être mieux que certains, je sais que sur un système physique fini, penser une croissance infinie est un non-sens. Mais le petit entrepreneur en moi, biberonné aux réseaux sociaux, pétri de contradictions internes, à la fois désireux de créer un jardin havre de biodiversité, et de gagner beaucoup et vite pour rénover sa maison, a du mal à penser un système décroissant.
Alors lorsque j'entends Serge Latouche parler, je tends l'oreille.
Le 25 septembre, dans La Terre au carré, Serge Latouche a raconté d'où vient la décroissance. Pas de l'écologie, dit-il, mais de la critique du développement, forgée au Congo puis au Laos, contre « le rouleau compresseur de l'économisme triomphant ». Son dernier livre, La décroissance. De l'utopie sociétale à la [re]construction d'un monde commun (ediSens, 2026), va au bout de cette logique : décroître, c'est « sortir de l'économie ».
Sortir de l'économie... Comment même le penser ?
Et en creusant, on découvre que la famille se divise. Une deuxième génération, avec Giorgos Kallis, Jason Hickel et Timothée Parrique, a fait de la décroissance un objet d'économie : on la définit, on la chiffre, on la modélise. Latouche y voit une dénaturation. En juillet 2025, Parrique lui a répondu qu'une idée vieille de plus de vingt ans ne peut plus « jouer la carte joker » du flou.
Alors j'ai lâché les bots, pour donner à lire, comprendre un peu, penser la décroissance. Ce dossier dessine un paysage en quatre cercles :
- les filiations : Georgescu-Roegen et l'entropie, Herman Daly et l'économie stationnaire ;
- les décroissants et leur querelle de méthode, entre imaginaire à décoloniser et production à réduire démocratiquement ;
- les adversaires : l'orthodoxie de Philippe Aghion, prix Nobel 2025, et de Christian Gollier, qui misent sur l'innovation verte et le prix du carbone. Paul Krugman fait le pari du découplage. Robert Pollin, Branko Milanovic ou Nicholas Stern partagent l'urgence climatique mais contestent le remède ;
- les voisins : la post-croissance de Tim Jackson et le donut « agnostique » de Kate Raworth.
Le parti pris d'AFK : le débat « pour ou contre la croissance » cache l'essentiel. Presque tous ces économistes admettent la finitude du monde. Ils se séparent sur la méthode (changer d'imaginaire ou piloter la production ?), sur l'échelle (le Nord seul ou le monde entier ?) et sur la place de la démocratie.
Réécouter Latouche aujourd'hui, c'est donner une chance à une idée qui a mûri, s'est renforcée, et qui, même si on ne la partage pas, mérite d'être lue, comprise et entendue.