Entre la guerre en Ukraine, le génocide palestinien, la présidence erratique de l'empire américain et l'émergence de la néo-réaction et ses déclinaisons européennes, tout ça sur fond de réchauffement climatique et d'effondrement de la biodiversité, on peut dire sans trop s'engager que, pour beaucoup de Français, l'horizon géopolitique peut sembler bouché.
Or cet horizon bouché n'est pas qu'une humeur d'époque : c'est devenu un objet de santé publique. Depuis Le Suicide d'Émile Durkheim, on sait que l'anomie et l'isolement — la perte des cadres collectifs — font monter la détresse psychique. Alain Ehrenberg (La Fatigue d'être soi, 1998) a décrit comment l'injonction à n'être qu'un individu souverain et performant alimente la dépression de masse ; Miguel Benasayag et Gérard Schmit (Les Passions tristes, 2003) ont relié la souffrance des plus jeunes à un avenir vécu comme menace et non plus comme promesse. Et puisque les sociétés tiennent par des « significations imaginaires » communes — des fictions partagées, disait Cornelius Castoriadis (L'Institution imaginaire de la société) —, une société privée de récit commun ne fait pas que se fragmenter : elle déprime.
Le 4 juin 2026, le World Inequality Lab de Thomas Piketty et Lucas Chancel a publié, avec une quarantaine de chercheurs, son Projet de justice mondiale : une feuille de route qui prétend rendre le monde plus juste d'ici 2100 sans sortir des limites planétaires. La colonne vertébrale, un « Fonds pour la justice mondiale », alimenté par la taxation du capital et des revenus des milliardaires — l'équivalent de 10 % du PIB mondial chaque année — et redistribué aux pays selon leur richesse par habitant, pour financer la réduction du temps de travail, la santé, l'éducation et la décarbonation. À la clé, une convergence des revenus : la part des 50 % les plus pauvres dans la richesse mondiale passerait de 2 à 30 %. Utopie ? Chancel revendique le mot. Il ne faut pas laisser « le monopole de l'imaginaire du futur aux techno-autoritaires ». C'est tout l'enjeu. Ce plan ne livre pas que des chiffres : il propose un projet partagé, une fiction commune désirable — un remède politique autant que psychique. Plus que jamais, on a besoin de faire société, et pour faire société, il nous faut un projet. En voici un.