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Fallait-il lire l'interview de Marine Tondelier et François Ruffin dans Le Un Hebdo ?

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Le Un Hebdo
Lire en ligne :  Gauches : peut-on les réconcilier ?
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Ça dépend pour qui

Pour le militant de gauche écolo / PS / EELV / divers gauche : oui. Voir deux voix distinctes, une députée EELV et un ex-Insoumis, dialoguer dans le même numéro autour d’un même processus — la primaire ouverte « de débordement » — est un signal politique. La convergence n’est pas un alignement : Tondelier reste altermondialiste (Seattle, Porto Alegre, Europe-levier) ; Ruffin se déclare désormais « uni-mondialiste » (taxes aux frontières, normes d’importation, démondialisation heureuse). La divergence est assumée, articulée, traitable. C’est rare, et c’est le sujet du texte.

Pour le sympathisant de centre / centre-droit modéré : peut-être, à condition de chercher autre chose qu’une plateforme. C’est un texte de positionnement, pas un programme. Mais deux concepts y émergent qui méritent attention. La « prospérité écologiste » de Tondelier (Q6) — proposition d’horizon pensée contre le mot « décroissance », jugé anxiogène pour ceux qui possèdent peu — sera développée par EELV en 2026-2027. Le « uni-mondialisme » de Ruffin (Q5) — rupture explicite avec l’altermondialisme, plaidoyer pour des outils de régulation entre nations — vaut comme grammaire pour comprendre une partie du récit anti-traités-de-libre-échange à gauche. Les programmes 2027 préciseront ces deux esquisses.

Pour le sympathisant de droite / RN : peu d’utilité directe. Le texte ne traite ni immigration, ni sécurité, ni identité — ces thèmes sont marginaux dans les deux radars (≤ 9 % chez Ruffin, ≤ 5 % chez Tondelier). Mais une nuance vaut le déplacement : Ruffin se positionne anti-mondialisation industrielle (Whirlpool, Goodyear, OMC, Mercosur, taxes aux frontières), un lexique qui croise par moments celui d’une partie de la droite souverainiste — sans la jonction identitaire. À lire pour comprendre où se situe la frontière entre gauche-protectionniste et droite-souverainiste, frontière travaillée par les deux camps.


1. THÈMES — convergence forte sur la politique intérieure

Les deux discours sont massivement centrés sur la politique intérieure : 47 % chez Ruffin, 44 % chez Tondelier — des scores quasi identiques qui marquent une volonté commune de débattre des dynamiques internes à la gauche plutôt que des sujets clivants imposés par l’agenda médiatique. Les deux refusent les terrains immigration/sécurité (9 % Ruffin, 5 % Tondelier), un choix éditorial qui contraste fortement avec les autres figures du débat de pré-campagne. La présence économique diffère : Tondelier 21 % (industrie, défi climatique, sécurité sociale de l’alimentation), Ruffin 16 % (fermetures d’usines, mondialisation). L’écologie n’apparaît dans aucun des deux radars comme pôle autonome — elle est diluée dans « politique intérieure » côté Tondelier (prospérité écologiste, défi climatique) et quasi absente comme thème distinct côté Ruffin, malgré la mention de la « démondialisation heureuse ».

Tondelier

Thèmes — Tondelier

Immigration & SécuritéÉconomiePolitique intérieureIdentité & CivilisationInstitutions
Ruffin

Thèmes — Ruffin

Immigration & SécuritéÉconomiePolitique intérieureIdentité & CivilisationInstitutions

Le Latouromètre révèle la première vraie divergence. Ruffin est massivement enraciné dans le local (local: 0.63) : Picardie, usines, Mohammed à Nantes, ouvriers de Wuhan. Tondelier équilibre local (0.40) et global (0.33) : Paris vs périurbain, Seattle, Porto Alegre, internationale ultra-fossile. C’est la divergence-mère : Ruffin part du territoire blessé pour remonter à la mondialisation ; Tondelier part de l’organisation internationale pour redescendre vers les politiques locales.

Tondelier

Latouromètre — Tondelier

TerrestreGlobalHors-SolLocal
Ruffin

Latouromètre — Ruffin

TerrestreGlobalHors-SolLocal

2. RÉSEAU — la fracture sur Mélenchon, le point commun Jospin

Lecture comparée des deux graphes d’entités : la divergence centrale porte sur Jean-Luc Mélenchon. Chez Ruffin, l’alliance 2022 est mémorialisée comme une intelligence tactique : « Jean-Luc Mélenchon, avec ses 22 %, a l’intelligence de tendre la main, et Olivier Faure a celle de l’accepter » (Q1). La cible historique de Ruffin reste François Hollande, cristallisé à polarity_display = -1.0 — la trahison originelle, celle qui « raye la Picardie de la carte en une nuit ». Chez Tondelier, le rapport est inversé : Mélenchon à -0.60 est désigné explicitement comme « un populisme de gauche qui n’aide pas du tout à endiguer le vote d’extrême droite » (Q2), et Manuel Valls à -0.42 symbolise la dérive social-libérale.

Tondelier

Réseau — Tondelier

Jean-Luc MélenchonParisFrançoisLa France insoumiseClermont-FerrandEuropeFranceJospinLimogesManuel VallsParisiensPorto AlegreRaphaël GlucksmannRené DumontRestos du CœurRuffinSeattleSécurité socialeTony BlairÉcologistesPersonneOrganisationLieu+polarité
Ruffin

Réseau — Ruffin

Front populaireLionel JospinChineFrançois HollandeJean-Luc MélenchonPicardieContinentalDominique VoynetGoodyearIndeInsoumisJean-Pierre ChevènementLieu uniqueManuel VallsMarie-George BuffetMartine AubryMercosurMohammedMécachromeNFPNantesOliver FaureOrganisation mondiale du commerceUsinesWhirlpoolla FrancePersonneOrganisationLieu+polarité

Le point de convergence est Lionel Jospin, mort le 22 mars 2026 — référence positive chez les deux (+0.37 Ruffin, +0.42 Tondelier). Mais même cette référence partagée porte une divergence : Tondelier en tire la leçon « il ne faut pas que les socialistes gouvernent seuls » (coalition contre social-libéralisme) ; Ruffin retient « la lumière, sa probité » et la capacité à mettre Chevènement, Voynet, Aubry, Buffet autour de la même table.

Tableau de divergence :

SujetTondelierRuffin
MondialisationAltermondialisme (Seattle, Porto Alegre, René Dumont)Démondialisation / uni-mondialisme
Europe« Levier indispensable » contre l’internationale ultra-fossileImplicite négatif (OMC, libre-échange)
Mélenchon« Populisme nuisible » (-0.60), validateur de l’extrême droiteAllié tactique 2022 (positif, NFP)
HollandeMention neutre (« François »)Trahison absolue (-1.0, Picardie rayée)
ConvergencePrimaire ouverte « de débordement »Primaire ouverte (« le peuple, deus ex machina »)

3. REGISTRE — accessibles, émotionnels, jamais dégoûtés

Lisibilité : les deux discours sont oraux et accessibles. Tondelier Kandel-Moles 58.8 (phrases 19.7 mots, densité lexicale 0.65) ; Ruffin 62.9 (phrases 19.1 mots, densité lexicale 0.72). Tous les deux entre le FALC (72) et le Conseil d’État (29.8), nettement plus accessibles qu’un texte technique. Ruffin est légèrement plus oral, plus simple — stratégie de pédagogie militante.

Tondelier

Lisibilité — Tondelier

Comptines100.3Texte rédigé en FALC72.0Marine Tondelier — Le Grand Débat58.8Lacan — Discours de Rome (1953)37.4Conseil d'État (n° 368082)29.8
Ruffin

Lisibilité — Ruffin

Comptines100.3Texte rédigé en FALC72.0Ruffin sur Le Un62.9Lacan — Discours de Rome (1953)37.4Conseil d'État (n° 368082)29.8

Émotions : la signature affective des deux locuteurs est différente mais convergente sur un point essentiel — aucun dégoût (0 % chez les deux). Ce texte n’est pas un texte de dénonciation, c’est un texte de bilan-projection. Ruffin : colère dominante (48 %) contre les trahisons et la mondialisation, avec deux pics de joie autour de Jospin. Tondelier : joie dominante (35 %) portée par les appels à l’unité, mais avec une colère sous-jacente solide (32 %). La tristesse est partagée (28 % Ruffin, 25 % Tondelier) et c’est probablement le signal émotionnel le plus important du texte — voir la section Sous-texte en fin d’article.

Tondelier

Émotions — Tondelier

joie0.35colère0.32tristesse0.25surprise0.04peur0.03dégoût0.00Part neutre : 29 %
Ruffin

Émotions — Ruffin

colère0.48tristesse0.28joie0.18surprise0.04peur0.03dégoût0.00Part neutre : 23 %

4. VALEURS — autorité dominante, mais collective

  • Tondelier : autorité 6.87, loyauté 6.42, care 4.58, fairness 1.83, sanctity 1.37
  • Ruffin : autorité 6.47, loyauté 4.71, care 4.12, fairness 4.12, sanctity 0.0

Chez les deux, l’autorité domine — mais ce n’est pas la verticalité disciplinaire que l’on trouve chez d’autres figures (Retailleau atteint 10.43 sur ce score, où l’autorité écrase tout le reste). Ici, l’autorité renvoie à la discipline d’unité et à la légitimité collective : primaires comme processus, gauche plurielle comme modèle de gouvernement coalitionnel, « capitaine qui tient l’équipe ». Ce qui est notable, c’est le profil fairness : Tondelier 1.83 (très bas) vs Ruffin 4.12 — Ruffin parle nettement plus de droits universels (« l’école, l’hôpital, ce n’était pas pour les pauvres »), Tondelier davantage d’horizon collectif (« regarder ensemble dans la même direction »). La pureté est nulle ou marginale chez les deux : aucun moralisme, aucune diabolisation identitaire — confirmation du registre.

Tondelier

Fondations morales — Tondelier

Autorité6.87Loyauté6.42Bienveillance4.58Équité1.83Pureté1.37
Ruffin

Fondations morales — Ruffin

Autorité6.47Loyauté4.71Bienveillance4.12Équité4.12Pureté0.00

5. ARGUMENTS

La cartographie complète des 14 thèses (7 Ruffin RC1-RC7 + 7 Tondelier TC1-TC7) est en bas de page sous Arguments identifiés. À retenir des deux fils argumentatifs :

  • Convergence sur le diagnostic : divisions partisanes artificielles (RC1, TC1), aspirations populaires communes (RC2, TC2), nécessité d’un projet désirable (RC7, TC5), primaire ouverte comme remède (RC6, TC7).
  • Divergence sur le moteur : Ruffin investit la démondialisation/protectionnisme écologique (RC3, RC4), Tondelier la gouvernance coalitionnelle anti-social-libérale (TC6) et la désignation de Mélenchon comme problème (TC3) — un terrain où Ruffin ne suit pas.

Fact-check : la « surmobilisation de la droite » aux municipales 2026

Tondelier affirme (Q3) : « les alliances avec LFI au second tour ont permis de retrouver le total des voix de gauche du premier tour. Il est faux d’affirmer qu’à Clermont-Ferrand ou à Limoges, les électeurs de gauche ont fait la grève. Il y a eu par contre une surmobilisation de la droite due à une crispation nationale autour de La France insoumise. »

Verdict : confirmé par l’analyse de Suzanne Gorge (directrice générale adjointe de Terra Nova) publiée début avril 2026 dans La Grande Conversation (Fondation Jean-Jaurès) :

  • Sur le report de voix : les électeurs ayant voté au premier tour pour des listes de gauche menées par un candidat socialiste « n’ont pas été majoritairement dissuadés par l’alliance avec LFI ». Exemples chiffrés : Nantes 35 % + 11 % au 1ᵉʳ tour → 52 % au 2ᵉ tour (fusion) ; Grenoble 26 % + 11 % → 56 %. Lyon et Tours montrent aussi un gain « au-delà de la simple addition arithmétique ».
  • Sur la surmobilisation à droite : « le phénomène le plus marquant ne réside pas dans le comportement des électeurs de gauche mais dans celui des électeurs d’extrême droite ». Le RN recule de 8 points à Clermont-Ferrand et de 5 points à Limoges entre les deux tours — voix transférées vers le candidat de droite. La participation au 2ᵉ tour augmente : Clermont-Ferrand +4 pts, Toulouse +6 pts. Ce n’est pas une grève des électeurs de gauche qui a fait perdre Limoges et Clermont-Ferrand, c’est l’aspiration des voix RN par la droite républicaine.

Source principale : Suzanne Gorge, « Municipales 2026 : l’apport décisif des voix du RN à la droite », La Grande Conversation, avril 2026. Cadrage académique convergent : Florent Gougou (Sciences Po Grenoble), Revue Politique et Parlementaire, avril 2026.


Sous-texte : un texte daté du 1ᵉʳ avril, déjà compromis

L’interview croisée est publiée dans Le Un Hebdo du 1ᵉʳ avril 2026. À cette date, La France insoumise a déjà signifié qu’elle ne participerait pas à la primaire ouverte. Jean-Luc Mélenchon annoncera officiellement sa candidature début mai — quelques semaines après la parution. Tondelier et Ruffin défendent donc, dans ce numéro, un processus dont ils savent qu’il est déjà tronqué. C’est ce qui éclaire en retour la signature émotionnelle du texte : tristesse partagée (28 % / 25 %) et colère soutenue (48 % / 32 %), sans dégoût (0 % chez les deux). On n’est pas dans un registre combatif — chez Retailleau, par comparaison, la colère monte à 53 % avec une joie de mobilisation interne. Ici, c’est un désabusement actif : deux voix qui essaient de tenir un cap démocratique alors même qu’elles savent que sans LFI, la primaire perd sa raison d’être. Lire le texte sous cet angle change tout : ce n’est pas un manifeste de relance, c’est une plaidoirie précoce pour la suite — celle où il faudra recommencer après l’échec annoncé.


Donc, fallait-il lire ?

Pour le sympathisant de gauche : oui, c’est positif de voir deux voix distinctes converger sur un processus démocratique tout en assumant leurs divergences (altermondialisme vs uni-mondialisme, Europe-levier vs implicite anti-OMC). Pour le centre / la droite modérée : peut-être, à condition d’aller chercher dans les notions émergentes (« prospérité écologiste », « uni-mondialisme ») plutôt que dans une plateforme — qui n’est pas dans ce texte. Pour la droite : peu utile, mais le glissement de Ruffin vers la souveraineté industrielle mérite d’être suivi sur la durée. De ce numéro sort plus de tristesse partagée que de combativité — et les métriques le confirment.

Arguments identifiés

  1. RC1 Ruffin : Les gauches en France sont divisées par des intérêts partisans plutôt que par des divergences idéologiques profondes
    Prémisse : Elles partagent un socle idéologique commun mais des apparatchiks entretiennent le déchirement pour des raisons électorales
    confiance haute
  2. RC2 Ruffin : L'unité de la gauche est une aspiration populaire forte et nécessaire pour affronter le bloc national-autoritaire
    Prémisse : 75 % des électeurs de gauche veulent une candidature commune et des citoyens expriment leur lassitude face aux divisions
    confiance haute
  3. RC3 Ruffin : La mondialisation et le libre-échange ont causé un préjudice industriel et démocratique en France
    Prémisse : Les traités commerciaux et l'entrée de la Chine à l'OMC ont entraîné des fermetures d'usines et un rejet massif par les ouvriers (référendum de 2005)
    confiance haute
  4. RC4 Ruffin : La gauche doit adopter une politique de démondialisation et de protectionnisme écologique pour retrouver sa souveraineté
    Prémisse : Il faut produire localement, taxer les importations et réduire la dépendance aux énergies fossiles et aux technologies étrangères
    confiance haute
  5. RC5 Ruffin : La gauche doit proposer des droits universels et non ciblés pour reconquérir l'adhésion populaire
    Prémisse : Les services publics (école, hôpital) ont été créés pour tous, pas seulement pour les plus pauvres, et cela correspond à une attente majoritaire
    confiance moyenne
  6. RC6 Ruffin : Une primaire ouverte est le meilleur moyen de désigner un candidat de gauche unitaire et légitime
    Prémisse : La démocratie, malgré ses défauts, nécessite un processus transparent pour départager les candidats et mobiliser les masses
    confiance haute
  7. RC7 Ruffin : La gauche doit incarner une vision joyeuse et inclusive pour séduire au-delà de son électorat traditionnel
    Prémisse : Les Français fuient une gauche perçue comme râleuse et haineuse, alors qu'ils partagent des valeurs de gauche sans toujours s'en rendre compte
    confiance moyenne
  8. TC1 Tondelier : La logique de clivage irréconciliable au sein de la gauche est dangereuse et atteint un point quasi irréversible
    Prémisse : Cette logique crée des divisions durables, comme le montrent les positions internationales bancales et les polémiques stériles, qui éloignent les électeurs de gauche.
    confiance haute
  9. TC2 Tondelier : Les électeurs de gauche partagent des aspirations communes malgré les divergences partisanes
    Prémisse : Ils votent ensemble pour des valeurs comme les services publics, la santé, les retraites, le pouvoir d’achat et l’environnement.
    confiance haute
  10. TC3 Tondelier : Le populisme de gauche de Jean-Luc Mélenchon favorise indirectement l’extrême droite
    Prémisse : Ses positions tactiques et polémiques valident le terrain de jeu de l’extrême droite plutôt que de l’endiguer.
    confiance haute
  11. TC4 Tondelier : Les alliances locales entre partis de gauche sont efficaces et nécessaires
    Prémisse : Elles ont permis de retrouver le total des voix de gauche au second tour des municipales, contrairement aux récits de division.
    confiance haute
  12. TC5 Tondelier : La gauche doit proposer des projets fédérateurs et désirables pour rassembler
    Prémisse : Les défis climatiques, industriels et démographiques exigent une mobilisation collective, comme lors de la reconstruction d’après-guerre.
    confiance haute
  13. TC6 Tondelier : Gouverner en coalition empêche la gauche de basculer dans le social-libéralisme
    Prémisse : L’expérience de la gauche plurielle sous Jospin montre que les compromis évitent les dérives libérales des gouvernements socialistes seuls.
    confiance moyenne
  14. TC7 Tondelier : Une primaire large et inclusive est la solution pour éviter un nouveau vote utile de résignation
    Prémisse : Elle transformerait un réflexe défensif en adhésion, en associant le peuple de gauche au choix du candidat.
    confiance haute

Note : ce transcript est échantillonné. Le texte intégral appartient au Le Un Hebdo. Seuls les Q/A cités ou directement utiles à l’analyse NLP sont conservés. Les Q/A élidées sont signalées par […].

Q1. Que pensez-vous de la formule, souvent entendue ces derniers jours, de « gauches irréconciliables » ?

Marine Tondelier: Ce concept est vénéneuse. […] La formule s’est réinvitée dans le débat politique français contemporain avec Manuel Valls […] puis le concept a été repris par Jean-Luc Mélenchon. C’est à mon sens l’une des raisons qui l’amènent sciemment à adopter des positions internationales bancales et à faire des jeux de mots inacceptables sur des noms juifs, comme pour mieux poser un champ de mines […]. Je veux donc alerter sur le risque, assez élevé, que cette logique en train de se mettre en place atteigne un point irréversible. Il faut que la gauche se transcende et se rappelle que si certains de ses meneurs pensent que les gauches sont irréconciliables, leurs électeurs, eux, ne le sont pas : la preuve, ils votent ensemble. […]

François Ruffin: Je parle pour ma part des « deux gauches qui ne veulent pas se réconcilier », c’est différent. Lorsque Manuel Valls parle des deux gauches irréconciliables en 2016, c’est une réalité. À ce moment-là, il n’est pour moi pas question que je me réconcilie avec la « gauche » – et j’y mets mille guillemets – de François Hollande, qui fait cadeau de 20 milliards d’euros aux grandes entreprises, qui parle de la déchéance de nationalité […], et qui – pire que tout – raye la Picardie de la carte en une nuit ! Mais en 2022, Jean-Luc Mélenchon, avec ses 22 %, a l’intelligence de tendre la main, et Oliver Faure a celle de l’accepter. Les gauches se réconcilient, de quoi mener le véritable match : pour la France, contre le bloc national-autoritaire. Mais, à la place, ils se déchirent à nouveau, se re-réconcilient avec le NFP, se redéchirent, etc. […] Aujourd’hui, on a deux clans ayant intérêt au déchirement, et qui sont en fait les meilleurs alliés pour se partager un marché électoral, alors même que nous avons désormais un socle idéologique commun.

Q2. Marine Tondelier, la réconciliation est-elle possible à nos yeux ?

[…]

Q3. On le voit dans les sondages, le peuple de gauche veut une forme d’union. Pourquoi cela ne fonctionne-t-il pas ?

Marine Tondelier: Si l’on prend l’exemple des municipales, à quelques exceptions près, les alliances avec LFI au second tour ont permis de retrouver le total des voix de gauche du premier tour. Il est faux d’affirmer qu’à Clermont-Ferrand ou à Limoges, les électeurs de gauche ont fait la grève et refusé de voter ensemble. Il y a eu par contre une surmobilisation de la droite due à une crispation nationale autour de La France insoumise. Autrement dit, non seulement la question des gauches irréconciliables est un mauvais débat, mais à force de propager ce récit, on finit par autodissuader le camp d’en face et par se retrouver dans une impasse. […]

François Ruffin: Parce qu’il y a des apparatchiks, des petits marquis de la politique, qui ont intérêt à facturer. Mais le désir profond du peuple de gauche demeure l’unité. […] Aujourd’hui, 75 % des électeurs de gauche disent vouloir une candidature commune, chez les Insoumis comme chez les socialistes. Lors d’une visite que j’ai faite au Lieu unique, à Nantes, un agent de nettoyage, Mohammed, me prend par la manche : « Vous, la gauche, vous êtes autre voix. Pour 2027, on a la boule au ventre. Alors, entendez-vous ! Entendez-vous ! » C’est la voix profonde du peuple de gauche.

Q4. L’union vient-elle seulement d’un ennemi commun, ou bien y a-t-il des fondements plus positifs à un rassemblement de la gauche ?

[…]

Q5. La mort de Lionel Jospin, survenue ce 22 mars, ravive le souvenir de la « gauche plurielle », synonyme aussi bien de la victoire de 1997 que de la déroute de 2002 pour la gauche. Quelles leçons en tirez-vous de son expérience ?

Marine Tondelier: C’est tout le paradoxe de la gauche plurielle. Elle a représenté à la fois un succès […] – la CMU, les 35 heures, les emplois jeunes […] –, mais aussi un tournant, avec les privatisations. […] Gouverner en coalition permet d’empêcher que la social-démocratie ne se transforme en social-libéralisme. Pour moi, c’est le grand enseignement de la gauche plurielle et de la période Jospin : il ne faut pas que les socialistes gouvernent seuls. […] En revanche, concernant la mondialisation, Ruffin est pour la démondialisation, tandis que nous sommes des altermondialistes. Chez les écologistes, on considère que l’humanité ne s’en sortira jamais en passant par le repli sur soi […]. On s’inscrit dans la tradition de René Dumont. […] C’est pour cela que, selon moi, l’Europe est un levier indispensable ! Nous avons face à nous une internationale « ultra fossile » […]. Et je ne vois pas comment répondre à cette internationale ultra-réactionnaire sans une contre-organisation forte, comme a su l’être l’internationale de gauche qui s’est levée lors des contre-sommets de Seattle ou de Porto Alegre.

François Ruffin: Ça ne risque plus de nous arriver ! Concernant Lionel Jospin, il y a un côté nostalgique, madeleine de Proust […]. Mais l’âpreté naît aussi, à l’époque, contre un pan de sa politique, contre le laissez-faire sur le libre-échange, sur la mondialisation. C’est l’époque où l’Europe s’élargit à l’est, où la Chine entre dans l’OMC, et, chez moi, on en voit très vite les dégâts. Usines qui ferment, Whirlpool, Goodyear, Continental, Mécachrome… […] Alors qu’il nous faut passer d’une mondialisation subie à une démondialisation heureuse. […] Alors, oui, depuis cette époque, je me dis « uni mondialiste » : et non pas « altermondialiste ». Je suis contre l’idée d’abandonner les outils de régulation dans les relations entre les pays – taxes aux frontières, barrières douanières, normes d’importation… C’est se désarmer dans la bataille. […]

Q6. Quels seraient les idées ou les projets de transformation écologique à porter par la gauche pour s’imposer à l’avenir dans le débat politique ?

Marine Tondelier: Premièrement, il faut montrer aux Français que nous disposons de solutions, mais aussi que ces solutions sont désirables, indiscutablement en adéquation avec nos valeurs. Nous devons mettre de la joie dans nos campagnes politiques, sortir des caricatures de l’alternative […]. C’est pourquoi nous travaillons, par exemple, sur le concept de « prospérité écologiste ». Je n’ai pas de problème avec les concepts de décroissance ou de sobriété, mais je constate qu’ils peuvent effrayer des gens qui possèdent peu, et pour qui la sobriété est un autre mot pour « pauvreté ». La prospérité écologiste ouvre un autre récit, un autre horizon, un annuaire de solutions aux modèles économiques, écologiques, de protection sociale et aussi, et c’est essentiel, de bien-être. […] Je leur répondrais que la Sécurité sociale est née en 1945, dans un pays qui devait tout reconstruire. C’est aussi par la conquête de nouveaux droits qu’on donne aux gens la force de se mobiliser.

François Ruffin: […] Et l’heure est venue d’un autre axe, conjugué aussi à la « démondialisation heureuse » : produire ici, enfin ! On pourrait identifier cent produits écologiques sur lesquels nous devons retrouver notre souveraineté. Cela concerne les aliments, les médicaments, l’armement, l’acier, évidemment, et le numérique, qui est l’acier du XXIe siècle. […] Moins d’énergies fossiles — un coût de 40 à 60 milliards d’euros chaque année — ce qui signifie isoler les 5 millions de passoires thermiques. […]

Q7. Seuls 25 % des Français disent aujourd’hui se positionner à gauche. Alors à qui la gauche doit-elle s’adresser si elle souhaite élargir sa base ?

[…]

Q8. La primaire de la gauche est censée se tenir le 11 octobre. Est-elle nécessaire pour remporter la présidentielle de 2027 ?

Marine Tondelier: La réalité est là : nous n’avons pas gagné depuis 2012. […] En 2017 et en 2022, ce sont les électeurs de gauche qui ont dû se résoudre au vote utile. Cela s’est traduit par un soutien à Jean-Luc Mélenchon, mais par deux fois, ce vote utile n’a pas marché. Pourquoi ? Parce qu’il était un réflexe de défense, et qu’un réflexe de défense ne permet pas d’activer des mécanismes de victoire. Je dis donc : deux fois, pas trois. […] Ce que nous imaginons — et François est sûrement d’accord avec moi — c’est une primaire « de débordement », une primaire très large, qui traduise un vrai choix du peuple de gauche. […] Cette primaire servira à transformer un vote utile de résignation en vote utile d’adhésion. […] Le pays a besoin d’un choc démocratique, et le principe de la primaire en fait partie.

François Ruffin: Je l’admets, je n’ai jamais rêvé d’une primaire, personne ne rêve de primaires. […] Mais quoi d’autre ? Comme le disait Churchill : « La démocratie, c’est le pire des systèmes, à l’exception de tous les autres. » Il faut donc une primaire pour nous départager […]. La primaire peut servir à ça : permettre aux gens de reprendre un peu leur destin en main avec un bulletin. Mais bon, cette primaire a du plomb dans l’aile : La France insoumise refuse d’y participer ; les socialistes veulent un autre processus, « vaille que vaille », disait l’autre. Cela fait trente ans qu’on rejoue le congrès de Brest de 1979, du temps où Jospin, Hollande et Mélenchon s’opposaient déjà. C’est un jour sans fin. Pour nous sortir de cette boucle temporelle, pour « éviter la catastrophe », je ne vois qu’un acteur : le peuple, ce deus ex machina de la démocratie […].

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