AFK.live
⌕
Pipeline · 06 h 12 Lun. 2 novembre · N° 0687
En cours Les questions sont arrêtées, l'argumentaire peut évoluer.
ACCUEIL · LE POIDS DES MOTS · NOTE DE CADRAGE
← Toutes les chroniques
Le poids des mots
Note de cadrage

Six questions pour lire un texte.

La grille de lecture engagée de la chronique : ce qu'on demande à chaque texte politique, sur quels constats, et avec quels contradicteurs.

Note de cadrage

Six questions qu’AFK tient pour structurelles en 2026. Elles forment la grille de lecture engagée de la chronique Le Poids des Mots : on ne demande pas au candidat s’il pense comme nous, on regarde s’il se saisit de ces questions, avec quel poids et quelles propositions. Le jugement sur la direction de ses réponses appartient à l’édito, signé.

Règles de la grille

  1. Trois couches par question. Constat (étayé, chiffré, sourcé) · Diagnostic AFK (assumé, signé, porté par des chercheurs nommés) · Question au candidat (ouverte). Aucune solution dans la grille : les solutions sont dans les réponses des candidats, et dans l’édito.
  2. Test de pluralisme. Chaque question doit pouvoir recevoir des réponses réelles de LFI à LR et au RN. Une famille qui ne pourrait « adresser » la question qu’en reprenant la réponse d’AFK signale une opinion déguisée en cadre.
  3. Contradicteurs nommés. Chaque diagnostic cite au moins un contradicteur — de préférence universitaire ; un think tank est étiqueté comme tel ; jamais un éditorialiste de plateau.
  4. Niveau d’établissement affiché. Consensus scientifique · Mesuré, interprétation discutée · Thèse assumée.
  5. « N’aborde pas » est un constat, pas un reproche.

Légende : ⚠ = vérifié en secondaire seulement / à confirmer sur la source primaire avant publication.


Toile de fond — l’Europe et le monde

Thèse assumée, signée. Ce n’est pas une septième question : c’est le cadre dans lequel AFK lit les six autres.

La France ne dénoue aucune des six questions seule. AFK tient que la réponse passe par l’Europe : une défense mise en commun et le soutien militaire à l’Ukraine ; l’électrification de l’économie, pour le climat et contre la dépendance aux énergies fossiles ; des traités de libre-échange justes, qui imposent aux produits importés nos normes sanitaires, sociales et environnementales (clauses miroirs) plutôt que de les subir.

Où cela tombe dans la grille : énergie et électrification → question 1 ; Europe et souveraineté populaire → question 2 ; souveraineté industrielle, commerce, IA → question 3 ; financement de la défense → question 4. Un candidat qui propose de sortir de ce cadre (sortie des traités, neutralité, protectionnisme national, retour aux fossiles) répond aux mêmes questions : la grille l’enregistre, l’édito juge.


Question 1 — Climat, biodiversité, agriculture

Niveau : consensus scientifique (constat) · thèse assumée (le climat comme contrainte cadre).

Question au candidat : Comment la France réduit-elle ses émissions et s’adapte-t-elle à un réchauffement de +4 °C, et que devient le modèle agricole face à l’effondrement du vivant ?

Constat

  • Atténuation en retard. Émissions −2,1 % en 2025 ; le rythme doit « au moins doubler » (> −4 %/an sur 2026-2028). HCC, 8ᵉ rapport annuel, Dangers climatiques : la France face à ses responsabilités, 9 juillet 2026 — le rapport appelle à « un changement d’échelle des politiques climatiques d’atténuation et d’adaptation ». (Rapport 2025 : sur 6,9 Mt éqCO2 de baisse estimée en 2024, 4,8 Mt — environ 70 % — sont attribuables à des facteurs conjoncturels. La baisse 2024 consolidée, publiée dans le rapport 2026, est de −3,0 %.)
  • Adaptation. La TRACC fixe pour la France métropolitaine +2 °C en 2030, +2,7 °C en 2050, +4 °C en 2100 par rapport à l’ère préindustrielle, ce qui correspond à un réchauffement mondial de +1,5 °C, +2 °C et +3 °C ; des valeurs propres sont fixées pour chaque territoire d’outre-mer. PNACC-3 publié le 10 mars 2025. TRACC inscrite au Code de l’environnement (art. R. 229-1 à R. 229-3) par le décret n° 2026-23 du 23 janvier 2026 (JO du 25 janvier 2026) ; le décret pose le principe, les valeurs chiffrées sont fixées par l’arrêté du 23 janvier 2026.
  • Biodiversité agricole. Indice des oiseaux spécialistes des milieux agricoles (STOC, 24 espèces) : −63 points entre 1989 et 2024 (SDES, Milieux agricoles et enjeux environnementaux… état des connaissances en 2025).
  • Pesticides. Contamination des milieux terrestres, aquatiques et marins ; les pesticides sont une cause, parmi d’autres, du déclin des invertébrés et des oiseaux. ESCo INRAE-Ifremer, Impacts des produits phytopharmaceutiques sur la biodiversité et les services écosystémiques, mai 2022 (Leenhardt, Mamy, Pesce, Sanchez).
  • Échelle mondiale. ~1 million d’espèces menacées d’extinction (IPBES, Évaluation mondiale, 2019 — extrapolation à partir des taux de la Liste rouge, pas un décompte).

Diagnostic AFK : le climat et le vivant sont la contrainte physique qui encadre toutes les autres politiques ; l’agriculture en est à la fois cause et victime, et une sortie agroécologique est possible.

  • Valérie Masson-Delmotte (co-présidente du groupe I du GIEC, AR6) ; Haut Conseil pour le climat, présidé par Jean-François Soussana (INRAE) depuis juin 2024.
  • Marc Dufumier, L’agroécologie peut nous sauver, Actes Sud, 2019.
  • Xavier Poux & Pierre-Marie Aubert, Une Europe agroécologique en 2050, Iddri, 2018 (scénario dit « TYFA », Ten Years For Agroecology) — une Europe agricole sans pesticides ni engrais de synthèse, sans importations de protéines végétales et avec une alimentation moins riche en produits animaux, produirait 35 % de calories en moins qu’en 2010 (− 30 % pour les produits végétaux, − 40 % pour les produits animaux), mais nourrirait encore sainement ses quelque 530 millions d’habitants tout en gardant une capacité d’exportation. Les émissions de gaz à effet de serre de l’agriculture baisseraient de 36 % par rapport à 2010, et de 40 % si l’on compte la déforestation importée, qui disparaît avec la fin de ces importations.

Contradicteurs

  • Sylvie Brunel (géographe, Sorbonne), Toutes ces idées qui nous gâchent la vie, JC Lattès, 2019 (compte rendu, Académie d’agriculture) ; Nourrir. Cessons de maltraiter ceux qui nous font vivre !, Buchet-Chastel, 2023 (compte rendu, Académie d’agriculture) — contre l’alarmisme et l’« agribashing », pour le progrès technique.
    • Techno-solutionnisme : l’humanité a les moyens techniques de réparer la planète ; la réponse aux crises passe par l’innovation, pas par la décroissance ni la sobriété.
    • Pesticides : la société a oublié la peur de la pénurie et a désarmé la protection des cultures ; elle défend l’outil phytosanitaire comme condition de la sécurité alimentaire.
    • Normes : elle conteste l’empilement des contraintes environnementales imposées aux agriculteurs aux dépens de leur revenu (glyphosate, poussée des Verts aux européennes).
    • Source : entretien à Réussir (« Sylvie Brunel pense que l’humanité a les moyens de réparer la planète »).
  • Christian Gollier, Le climat après la fin du mois, PUF, 2019 — accepte le constat, conteste la voie : un prix du carbone unique plutôt que réglementation et planification. Contradicteur sur la route, pas sur la science.

Ce que la grille relève : nucléaire et innovation, planification écologique, prix du carbone, protectionnisme agricole, desserrement des normes (loi Duplomb) — toutes sont des réponses à la question.



Question 2 — Démocratie

Niveau : mesuré (défiance) · thèse assumée (la démocratie comme autogouvernement).

Question au candidat : Quelle place pour le citoyen entre deux élections ? Que propose le candidat pour que le peuple gouverne réellement, et pour l’équilibre des pouvoirs ?

Constat

  • Défiance record. CEVIPOF, Baromètre de la confiance politique, vague 17 (février 2026) : confiance dans la politique 22 %, dans les partis 15 %, dans le Président 18 % (plus bas depuis 2009), dans l’Assemblée nationale 20 % (plus bas historique) — contre 60 % pour les maires. 82 % restent attachés au régime démocratique ; 51 % sont d’accord pour dire qu’« il n’y a pas de quoi être fier de notre système démocratique ».
  • Participation promise, peu tenue. Convention citoyenne pour le climat : en mars 2021, le projet de loi Climat et résilience reprend 46 des 149 propositions, dont 10 seulement telles quelles, 17 partiellement et 10 avec un champ réduit (franceinfo). Reporterre compte 15 propositions sur 149 transcrites (~10 %). Les 146 propositions « retenues » par Emmanuel Macron en juin 2020 sont une promesse, pas une mise en œuvre : ne pas les confondre.

Diagnostic AFK : la démocratie a été vidée de son sens premier — le peuple qui se gouverne — et réduite à une procédure de désignation. Il faut la regonfler.

  • Barbara Stiegler & Christophe Pébarthe, Démocratie ! Manifeste, Le Bord de l’eau, 2023 (compte rendu). Les définitions dominantes ramènent la démocratie à des procédures (élire), des principes (la majorité) ou des institutions (l’État de droit) ; les auteurs y opposent Athènes comme dynamique réelle d’autogouvernement, une science « démocratique » face à l’expertise, et les « publics » qui se constituent eux-mêmes (Dewey). Voir aussi Pébarthe, Athènes, l’autre démocratie, Passés composés, 2022 (compte rendu, Revue des études anciennes).
  • Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif, Calmann-Lévy, 1995 — l’élection a été choisie contre le tirage au sort comme mode de sélection aristocratique (socle historique, descriptif).

Contradicteurs

  • Pierre Rosanvallon, Le Bon Gouvernement, Seuil, 2015 (et La Contre-démocratie, 2006) — le problème est passé de la représentation à l’exercice du pouvoir : réformer la représentation, pas la remplacer.
  • Dominique Schnapper, L’esprit démocratique des lois, Gallimard, 2014 (compte rendu, Slate). La menace est interne : poussés à l’illimité (« démocratie extrême », d’après Montesquieu), liberté et égalité dégénèrent en licence et en indistinction, et défont les institutions, les hiérarchies de normes et l’autorité des savoirs qui font vivre la démocratie. Contradicteur sur le remède : plus de démocratie n’est pas la solution.

Ce que la grille relève : VIe République, RIC, proportionnelle, référendum, conventions citoyennes, encadrement du 49.3, décentralisation — ou au contraire renforcement de l’exécutif.



Question 3 — Travail

Niveau : mesuré (salaires, pauvreté, industrie) · prospectif (effets de l’IA).

Question au candidat : Comment le candidat entend-il permettre aux Français de vivre dignement de leur travail, dans une économie que l’IA, l’automatisation et la compétition mondiale transforment ?

Trois cas d’épreuve : (1) IA et automatisation · (2) salaires et travailleurs pauvres · (3) produire en France (réindustrialisation, recherche, innovation).

Constat

  • Travailler ne protège plus de la pauvreté. Taux de pauvreté des personnes en emploi (18-64 ans) : 6,7 % en 2021 → 8,7 % en 2025, désormais au-dessus de la moyenne de l’UE (8,3 %) ; Allemagne 6,7 % (Eurostat, ilc_iw01). 2,3 millions de travailleurs pauvres, soit 8,5 % des personnes en emploi (6,9 % des salariés, 18,4 % des indépendants) ; taux de pauvreté global 15,4 %, plus haut niveau depuis 1996 (Insee Première n° 2117, juillet 2026, données 2024, France métropolitaine).
  • Des salaires qui ont juste rattrapé l’inflation. Salaire net réel moyen du privé −1,3 % en 2022, −1,0 % en 2023, +0,8 % en 2024, ce qui « permet à peine d’atteindre le niveau de 2019 » (Insee Première n° 2079, octobre 2025).
  • Le SMIC protégé, l’échelle des salaires écrasée. Entre 2021 et 2025, les 25 % de salaires les plus proches du SMIC ont progressé comme lui (~17 %), plus vite que l’inflation (14,2 %), quand les 5 % les plus élevés n’ont progressé que de 12,6 % (Groupe d’experts sur le SMIC, rapport 2025). Gagner plus coûte cher : entre 1,2 et 2 SMIC, la baisse des allègements de cotisations et de la prime d’activité et l’entrée dans l’impôt prélèvent 75 à 80 % de toute hausse de salaire (même rapport) — la « trappe à bas salaires » (Bozio & Wasmer, Les politiques d’exonérations de cotisations sociales : une inflexion nécessaire, octobre 2024).
  • Les ménages populaires et moyens ont perdu du pouvoir d’achat. Entre 2021 et 2023, les ménages des déciles 2 à 7 de niveau de vie (60 % des ménages) perdent entre 0,3 % et 0,8 % de pouvoir d’achat par an ; les 10 % les plus modestes gagnent 0,3 % par an grâce aux transferts, mais avec un taux d’épargne moyen négatif ; les 20 % les plus aisés gagnent de 0,4 % à 1,2 % par an (OFCE, Jullien de Pommerol, Madec, Plane, Sampognaro, De la crise Covid au choc inflationniste, Policy brief n° 124, février 2024).
  • Le pouvoir d’achat, première préoccupation. 36 %, devant la délinquance et l’immigration (22 % chacune ; deux réponses possibles) — Fractures françaises, Ipsos / Cevipof / Fondation Jean-Jaurès / Institut Montaigne / Le Monde, octobre 2025. Chômage 8,3 % au T2 2026, plus haut depuis le T3 2020 ; 21,6 % chez les 15-24 ans (Insee, BIT).
  • Ce que l’IA fait déjà, et ce qu’elle ne fait pas encore. Aux États-Unis : l’emploi des 22-25 ans dans les métiers les plus exposés est 19 % sous son niveau de référence, l’ajustement passant par moins d’embauches et non par des licenciements (Brynjolfsson, Chandar, Chen, Canaries in the Coal Mine?, Stanford Digital Economy Lab, version d’août 2026 ; −16 % dans la version précédente). Dans le monde : un travailleur sur quatre exerce un métier exposé à l’IA générative (34 % dans les pays riches) ; la transformation des emplois est « l’impact le plus probable » (OIT, document de travail n° 140, Gmyrek et al., mai 2025). En France : aucune vague de licenciements attribuable à l’IA n’est documentée. Capgemini annonce jusqu’à 2 400 suppressions en janvier 2026, dans des filières touchées par « l’évolution de la demande client et les mutations technologiques » (AFP, via Le Monde Informatique) ; Oxford Economics soupçonne certaines entreprises de présenter leurs licenciements comme une bonne nouvelle liée à l’IA (Fortune, janvier 2026). L’expression « AI-washing » vient des commentateurs, pas du cabinet.
  • La réindustrialisation cale. Industrie manufacturière : 10,8 % de la valeur ajoutée en France, contre 16,0 % en Italie et 19,8 % en Allemagne (Trésor, septembre 2025). En 2025, 245 ouvertures d’usines pour 244 fermetures, soit un solde de +1 selon Bpifrance. R&D : 2,18 % du PIB en 2024 (SIES, juillet 2026), loin de l’objectif de 3 % et de l’Allemagne (3,1 %, Eurostat).
  • Pas submergée par les robots. En France, l’automatisation augmente l’emploi des entreprises qui s’équipent, y compris peu qualifié (Aghion, Antonin, Bunel, Jaravel, OFCE WP 01/2020).

Diagnostic AFK : la technologie n’a pas de destin écrit — elle profite au travail ou au capital selon les choix politiques. Le problème français immédiat n’est pas le robot qui remplace l’ouvrier, c’est le travail qui ne paie plus assez et un appareil productif qui n’investit pas assez.

  • Daron Acemoglu & Simon Johnson, Power and Progress, PublicAffairs, 2023 — orienter la technologie vers le travail. Acemoglu, « The Simple Macroeconomics of AI », Economic Policy, 2025 — au plus +0,66 % de productivité globale des facteurs en dix ans (moins de 0,53 % en tenant compte des tâches difficiles à automatiser), et un écart qui se creuse entre revenus du capital et du travail.
  • Dominique Méda, Le Travail, une valeur en voie de disparition, Aubier, 1995 ; avec Pierre Larrouturou, Einstein avait raison, il faut réduire le temps de travail, L’Atelier, 2016 — partager les gains de productivité en réduisant la durée du travail (semaine de quatre jours). Repère empirique : 350 000 emplois imputables aux 35 heures entre 1998 et 2002 selon la DARES, 320 000 selon l’OFCE (Éric Heyer, audition à l’Assemblée nationale, 16 octobre 2014).

Contradicteurs

  • Stéphane Carcillo, président du Groupe d’experts sur le SMIC (rapport 2024, rapport 2025) — pas de coup de pouce au-delà de l’indexation légale. Une hausse « risquerait d’être préjudiciable à l’emploi des personnes les plus vulnérables, notamment les moins qualifiées », et ne pourrait plus être compensée par des baisses de cotisations, déjà au plancher au niveau du SMIC ; « il ne faut pas attendre beaucoup du salaire minimum pour réduire la pauvreté laborieuse », qui dépend d’abord du nombre d’heures travaillées et de la configuration familiale (rapport 2024). Contradicteur le plus direct sur les salaires.
  • Philippe Aghion, Céline Antonin, Simon Bunel, Xavier Jaravel (OFCE WP 01/2020) — l’automatisation crée de l’emploi en France : il faut automatiser plus, pas moins. Contradicteur sur le volet IA et robots, allié sur la recherche et l’innovation (Aghion, Antonin, Bunel, Le Pouvoir de la destruction créatrice, Odile Jacob, 2020).

Factuellement faux en 2026 :

  • « l’IA provoque des licenciements » (non démontré en France)
  • « la part des salaires s’effondre » (stable, ~57-58 % de la valeur ajoutée, Eurostat, rémunération des salariés / valeur ajoutée brute)
  • « les smicards perdent du pouvoir d’achat » (le SMIC est indexé ; ce sont les salaires juste au-dessus qui se tassent)
  • « la vague des robots est là » (rien ne le montre en France).

Ce que la grille relève : coup de pouce au SMIC, refonte des exonérations, prime d’activité, réduction du temps de travail et semaine de quatre jours, taxe robots, IA souveraine, formation, crédit d’impôt recherche, protectionnisme, baisse du coût du travail — toutes sont des réponses à la question.


Question 4 — Justice fiscale et financement du modèle social

Niveau : mesuré · interprétation discutée.

Question au candidat : Qui finance le modèle social, et comment ?

Constat

  • Un modèle parmi les plus coûteux d’Europe. Prestations sociales : 31,9 % du PIB en 2024 (UE-27 : 27,3 %) ; dépense totale de protection sociale 33,6 % (DREES, La protection sociale en France et en Europe en 2024, 2025). Prélèvements obligatoires : 43,6 % du PIB en 2025, provisoire (Insee).
  • Retraites. Déficit projeté de 0,2 % du PIB en 2030, 0,9 % en 2045, 2,4 % en 2070 ; la dégradation au-delà de 2045 tient à la baisse de la fécondité (1,45 enfant par femme au lieu de 1,8) et à la revalorisation des pensions Agirc-Arrco à partir de 2038 (COR, rapport annuel, juin 2026).
  • Patrimoine concentré. Le 1 % le plus riche détient 27 % du patrimoine (World Inequality Report 2022, données 2021) ; la concentration remonte depuis le début des années 1980 (Garbinti, Goupille-Lebret, Piketty, Journal of the European Economic Association, 2021).
  • Impôt régressif au sommet. Taux effectif global de 46 % pour le top 0,1 %, qui tombe à 26 % pour les milliardaires (0,0002 % les plus riches) ; au sein du top 0,001 %, l’impôt sur le revenu ne pèse qu’environ 2 % du revenu économique, les bénéfices restant dans les holdings (IPP, note n° 92, Bach, Bozio, Guillouzouic, Malgouyres, 2023, données 2016). Le passage de l’ISF à l’IFI en 2018 « a réduit le nombre d’assujettis de 360 000 à 130 000 » (France Stratégie, comité d’évaluation des réformes de la fiscalité du capital, premier rapport, octobre 2019).
  • Multinationales. Environ 36 % des bénéfices des multinationales sont transférés vers des paradis fiscaux (Tørsløv, Wier, Zucman, The Missing Profits of Nations, Review of Economic Studies, 2023, données 2015). TotalEnergies : pas d’impôt sur les bénéfices en France en 2021, ses activités françaises étant déficitaires (AFP, via Europe 1, lors de l’audition de son PDG à l’Assemblée, septembre 2022), puis 95 M$ en 2024 (AFP, juin 2026) → formuler « quasiment pas », pas « aucun ». Taxe sur les services numériques de 3 % depuis 2019 : 700 à 785 M€ en 2024 selon les amendements parlementaires (Sénat, Assemblée). L’impôt minimum mondial de 15 % est transposé (LF 2024, impots.gouv.fr) ; l’accord OCDE du 5 janvier 2026 exempte les groupes américains de deux de ses trois mécanismes, l’impôt complémentaire national continuant de s’appliquer à eux (OCDE, Club des juristes).
  • Ce que les données ne disent pas. Les écarts de revenus n’ont pas « explosé » en France : la part du 1 % le plus riche est passée de moins de 8 % (1983) à plus de 12 % (2007), puis a oscillé entre 10 et 12 % de 2008 à 2013 — une hausse « moins massive qu’aux États-Unis », mais qui reste « assez spectaculaire » (Garbinti, Goupille-Lebret, Piketty, Journal of Public Economics, 2018). Ce qui est flagrant en France, c’est le patrimoine et l’impôt, pas les salaires. Les classes moyennes ne sont pas perdantes nettes : avec les services publics, 56 % des personnes reçoivent plus qu’elles ne versent en 2023 (Insee Analyses n° 118) ; autour du niveau de vie médian, la part était de 49 % en 2019 (Insee Analyses n° 88). Ce qui s’érode, c’est le sentiment d’en avoir pour son argent — lié à l’état des services publics (→ question 6).

Diagnostic AFK : le modèle social n’est pas condamné par son coût, mais par l’évitement fiscal au sommet, et par la reprise en main de la Sécu par l’État, qui a remplacé la cotisation par l’impôt et la gestion par les intéressés par la tutelle. Les très grandes fortunes et les multinationales contribuent moins, en proportion, que les classes moyennes.

  • Thomas Piketty, Le Capital au XXIᵉ siècle, Seuil, 2013 ; Capital et idéologie, Seuil, 2019. Quand le rendement du capital dépasse la croissance, le patrimoine se concentre ; l’inégalité n’est pas naturelle mais tient aux règles fiscales et juridiques qu’une société se donne. Réponse : un « socialisme participatif » — impôt progressif sur la propriété (jusqu’à 90 % pour les plus grandes fortunes), « héritage pour tous » de 120 000 € à 25 ans, et partage du pouvoir dans l’entreprise par la cogestion, aucun actionnaire ne dépassant 10 % des droits de vote dans les grandes entreprises (RTBF, Fortune).
  • Nicolas Da Silva (économiste, Sorbonne Paris Nord), La Bataille de la Sécu. Une histoire du système de santé, La Fabrique, 2022 (extrait). La Sécu de 1946 est « la Sociale » : un régime financé par la cotisation et géré par les assurés eux-mêmes — de 1946 à 1967, les bénéficiaires sont majoritaires dans les conseils. L’État la reprend en deux temps : les ordonnances Jeanneney de 1967, dont le paritarisme à 50-50 « est une régression », puis les ordonnances Juppé de 1995-1996. Entre-temps, la CSG (1991) remplace peu à peu la cotisation par l’impôt, et la Cades (1996) fait naître une dette sociale remboursée sur les marchés. Il défend la cotisation, qui ne dépend pas « du bon vouloir des dirigeants sur les niveaux d’imposition » et amortit les crises : « la protection sociale est une question de pouvoir, plus que d’argent » (entretien, Alternatives économiques, 1ᵉʳ décembre 2022).

Contradicteurs

  • Jean-Marc Daniel (professeur émérite à l’ESCP, « libéral classique »), « Avenir du modèle social », Sociétal, juin 2026, p. 12-14 (revue de l’Institut de l’Entreprise, think tank patronal). Même constat que Da Silva — la gestion étatisée de la Sécu a échoué, la Cades en est le symbole —, remède inverse : « une privatisation progressive de la Sécurité sociale, en réintroduisant de la rationalité économique dans sa gestion, est probablement le plus sûr moyen d’en garantir l’avenir ». Contre Piketty : les « riches » servent de « boucs émissaires », alors que « le futur se prépare grâce à l’épargne investie par les riches ». Contradicteur sur le diagnostic et le remède.

Ce que la grille relève : capitalisation, recul de l’âge de départ, taxe Zucman, baisse de la dépense, mise en concurrence de l’assurance maladie, TVA sociale, lutte contre l’optimisation fiscale — toutes sont des réponses à la question.

Question 5 — Identité, émancipation, nation

Niveau : mesuré (expériences, opinions) · thèse assumée (nation civique inclusive).

Question au candidat : Comment refait-on nation ? Que propose le candidat contre l’hyper-individualisation, pour recréer du lien social ?

Trois cas d’épreuve permettent de distinguer le slogan du programme :

  1. Féminismes — comment poursuivre l’émancipation des femmes en responsabilisant les pères ? Comment réformer la justice pour mieux prendre en compte les problèmes de violences sexuelles ?
  2. Enfants d’immigrés — quelle place pour les identités et cultures binationales ? Comment on accueille les immigrants ? Comment on lutte contre les discrimination ?
  3. Personnes trans et minorités sexuelles — Comment achever l’émancipation, prévenir les discrimination ?

Un candidat qui dit « refaire nation » sans rien dire des trois cas reste au slogan ; un candidat qui traite les trois sans vision d’ensemble fait du catalogue.

Constat

  • Un clivage devenu central, une opinion qui ne se droitise pas. L’indice longitudinal de tolérance de la CNCDH est à 64/100 en 2025, au même niveau qu’en 2024 et 4ᵉ meilleur score depuis 1990, avec 25 points d’écart entre les personnes nées après 1987 et celles nées avant 1966 (CNCDH, Les essentiels du rapport racisme 2025 ; communiqué du 25 juin 2026). Vincent Tiberj, La Droitisation française. Mythe et réalités, PUF, 2024 : la société évolue vers la gauche « par le bas » (renouvellement des générations), la droitisation vient « par le haut » (offre politique, agenda médiatique) (recension, La Vie des idées, 2025). La thèse est discutée : Luc Rouban (Cevipof) défend l’hypothèse d’une droitisation de l’électorat (La Vraie Victoire du RN, Presses de Sciences Po, 2022).
  • Femmes : la maternité pénalisée, les violences peu jugées. Cinq ans après une naissance, les mères perdent environ 25 % de leur revenu salarial (jusqu’à 40 % pour les bas salaires), et l’effet est quasi nul pour les pères (Insee Analyses n° 48, octobre 2019). 1,8 million de personnes de 18 ans ou plus déclarent avoir subi des violences sexuelles en 2023, dont 325 000 des violences physiques (viol, tentative, agression) ; 85 % sont des femmes, et seules 6 % des victimes de violences sexuelles physiques portent plainte (SSMSI, enquête Vécu et ressenti en matière de sécurité, rapport 2024). Au parquet, 83 % des affaires de violences sexuelles terminées entre 2012 et 2019 ne sont pas poursuivies, le plus souvent pour « infraction insuffisamment caractérisée » ; pour les viols, la part passe de 82 % en 2012 à 92 % en 2019, hors non-lieux et cours d’assises, donc probablement surestimée (IPP, note n° 107, M. Stricot, avril 2024, version corrigée en novembre 2024).
  • Enfants d’immigrés : chez eux, mais pas vus comme Français. 95 % des descendants d’immigrés se sentent chez eux en France (93 % des personnes sans ascendance migratoire), mais 20 % ne se sentent pas vus comme Français : 29-30 % pour les originaires du Maghreb, 35-39 % pour ceux d’Afrique sahélienne, guinéenne ou centrale, 3-9 % pour ceux d’Europe (TeO2, Ined-Insee, 2019-2020 ; Insee Références 2023, fiche 6.6). Discriminations déclarées sur 5 ans : 14 % dans la population majoritaire, 28 % chez les descendants d’immigrés du Maghreb, 41 % chez ceux d’Afrique subsaharienne (Beauchemin, Ichou, Simon (dir.), Trajectoires et origines 2, Éditions de l’Ined, mai 2026, ch. 16 ; dossier de presse Ined).
  • Personnes trans et minorités sexuelles : la discrimination comme ordinaire. 64 % des personnes trans en France déclarent une discrimination liée à leur identité de genre dans les 12 derniers mois (enquête FRA, données 2023, citée par la Défenseure des droits, décision-cadre n° 2025-112 du 16 juin 2025. Police et gendarmerie ont enregistré environ 4 900 infractions anti-LGBT+ en 2025 (+2 % sur un an), alors que seules 3 % des victimes portent plainte (SSMSI, bilan du 13 mai 2026.
  • Isolement. 24 % des Français se sentent seuls (Fondation de France, enquête Crédoc de juillet 2025 auprès de 3 000 personnes, Solitudes 2025, communiqué du 22 janvier 2026).

Diagnostic AFK : émancipation et nation ne s’opposent pas. Une nation civique — une « société des égaux » qui reconnaît chacun dans sa singularité (Rosanvallon) — inclut les identités plurielles ; le vrai adversaire est l’hyper-individualisation qui défait les liens, pas la diversité.

  • Pierre Rosanvallon (professeur honoraire au Collège de France), La Société des égaux, Seuil, 2011. L’égalité n’est pas l’uniformité mais une relation entre égaux : il appelle à « la reconstruction d’une société fondée sur les principes de singularité, de réciprocité et de communalité » (extrait, La Vie des idées, 2011). La singularité de chacun est légitime, à condition d’être tenue par des droits et des devoirs réciproques et par une sphère publique commune. Ce qui défait ce monde commun, c’est l’individualisme de concurrence, pas la différence (recension d’Anaïs Camus, Revue européenne des sciences sociales, 2012).
  • Bernard Lahire (directeur de recherche au CNRS, Centre Max Weber), L’Homme pluriel, Nathan, 1998. Chacun est formé par des socialisations multiples (famille, école, travail, pairs), qui laissent des dispositions hétérogènes, parfois contradictoires : « on agit dans différents contextes et à chaque fois on prend le risque finalement d’être socialisé différemment » (entretien, La Vie des idées, 2009). Être pluriel est l’ordinaire de l’individu moderne, pas une déloyauté. Nuance : il parle de dispositions, pas d’appartenances identitaires.
  • Abdellali Hajjat (professeur de sociologie, Université libre de Bruxelles), Les Frontières de l’« identité nationale ». L’injonction à l’assimilation en France métropolitaine et coloniale, La Découverte, 2012 ; rééd. Amsterdam, 2024. Socio-histoire d’un critère : « Le “défaut d’assimilation” est un des principaux motifs de refus de naturalisation ». Né dans l’Empire colonial, ce critère maintient une frontière intérieure entre Français de métropole et « les Autres » (présentation éditeur, 2024 ; recension, Annales). Apport au diagnostic : une nation civique repose sur des droits et des devoirs, non sur une conformité culturelle exigée des seuls nouveaux venus.
  • Hélène Périvier (directrice de recherche à l’OFCE, Sciences Po ; codirige le programme PRESAGE), L’Économie féministe, Presses de Sciences Po, 2020. L’économie, et l’État social avec elle, s’est bâtie sur le modèle « Monsieur Gagnepain et Madame Aufoyer » ; l’entrée des femmes dans le salariat l’a fait bouger sans le remplacer. Elle propose de « penser une Sécurité sociale portant le principe de l’égalité des femmes et des hommes » (conférence Sciences Po, avril 2026). L’émancipation passe par des institutions communes, y compris pour les pères (congé paternité plus long et obligatoire).
  • Hourya Bentouhami (maîtresse de conférences en philosophie, université Toulouse Jean-Jaurès), Race, cultures, identités. Une approche féministe et postcoloniale, PUF, 2015. La race n’est pas une donnée naturelle mais un rapport social, produit par l’histoire coloniale, le droit et la science ; « les identités contemporaines se pluralisent dans un monde globalisé et postcolonial », et la double appartenance fait apparaître « le caractère construit » des nations (recension de Michela Villani, Genre, sexualité & société, 2017).
  • Emmanuel Beaubatie (chargé de recherche au CNRS, CESSP), Transfuges de sexe. Passer les frontières du genre, La Découverte, 2021. La transition est pensée comme une mobilité sociale, à l’image des transfuges de classe : le genre « non comme un rapport bi-catégoriel », « mais comme un espace à plusieurs dimensions » (recension de Céline Bessière, La Vie des idées, 2021). Les personnes trans ne sont pas en marge de la société : elles s’y déplacent, prises dans les mêmes rapports de classe et de genre que tous.
  • Alain Ehrenberg (sociologue, CNRS), La Fatigue d’être soi. Dépression et société, Odile Jacob, 1998. La dépression devient la pathologie d’une société où l’initiative remplace la discipline : « La réalisation de soi se substitue à l’observance des interdits » (recension Pinçon et Pinçon-Charlot, Revue française de sociologie, 1999). Nuance : il récuse l’équation « montée de l’individualisme = déclin de la société » ; la difficulté à faire société est structurelle, mais « c’est fort loin d’être une raison suffisante pour penser qu’elle a disparu et que nous ne faisons plus société » (réponse à Robert Castel, La Vie des idées, 2010).

Contradicteurs

  • Dominique Schnapper (sociologue, directrice d’études à l’EHESS, membre du Conseil constitutionnel de 2001 à 2010), La Communauté des citoyens. Sur l’idée moderne de nation, Gallimard, 1994. La nation démocratique intègre en transcendant les appartenances religieuses, ethniques ou culturelles par une citoyenneté abstraite ; reconnaître des identités dans l’espace public, c’est enfermer l’individu dans son origine et juxtaposer des communautés. Elle rattache ces revendications à l’individualisme lui-même : « dans les sociétés individualistes, animées par la passion de l’égalité, les revendications de reconnaissance identitaire risquent d’évacuer le souci de transmettre les institutions » (De la démocratie en France, Odile Jacob). Contradictrice sur la reconnaissance des identités plurielles ; alliée sur la nation civique et sur le diagnostic de l’individualisme.
  • Pierre-André Taguieff (philosophe et politiste, CNRS), L’Imposture décoloniale. Science imaginaire et pseudo-antiracisme, L’Observatoire, 2020 ; L’Antiracisme devenu fou. Le « racisme systémique » et autres fables, Hermann, 2021. Le « néo-antiracisme » décolonial réintroduit la race, essentialise les identités minoritaires et rend le « racisme systémique » infalsifiable ; il oppose « l’antiracisme universaliste et l’antiracisme identitaire ou différentialiste » (conférence, DDV, 2022). Contradicteur sur la lecture identitaire des discriminations (cas 2) ; allié sur la lutte contre le racisme au nom de l’universel.
  • Jean-François Braunstein (philosophe, professeur émérite à Paris 1 Panthéon-Sorbonne), La Religion woke, Grasset, 2022. Le « wokisme » (théorie du genre, théorie critique de la race, intersectionnalité) fonctionne comme une religion : « le genre contre la réalité, la race contre l’universel », une religion « au pire sens du terme, dans la mesure où on ne peut plus discuter du tout » (Les dangers du « wokisme », Institut Diderot, 2023). Contradicteur sur les cas 2 et 3, surtout sur l’identité de genre ; allié sur l’universalisme des Lumières.
  • Sur le genre, depuis la gauche : Sylviane Agacinski (philosophe, a enseigné à l’EHESS), Femmes entre sexe et genre, Seuil, 2012 ; L’Homme désincarné. Du corps charnel au corps fabriqué, Gallimard, Tracts, 2019 (présentation, Herodote.net). Contre une identité et une filiation fondées sur la seule volonté individuelle, elle défend le corps sexué ; contre Judith Butler, le genre n’efface pas la différence des sexes. Elle s’oppose à la PMA sans père et à la GPA, « une sérieuse entorse au principe d’indisponibilité du corps humain ». Contradictrice sur le cas 3 (autodétermination du genre) et sur la PMA ; alliée sur l’émancipation des femmes et contre l’individualisme marchand.
  • Sur les cultures d’origine : Hugues Lagrange (sociologue, directeur de recherche émérite au CNRS), Le Déni des cultures, Seuil, 2010. À partir de plus de 4 000 élèves du Mantois, il montre la surreprésentation des adolescents d’origine sahélienne dans l’échec scolaire et les « inconduites », qu’il explique par une double ségrégation sociale et ethnique et par les configurations familiales de l’exil : « la crise doit autant à l’altération des systèmes normatifs qu’à l’écart avec les normes occidentales » (cité par Michel Kokoreff, La Vie des idées, 2011). Contradicteur sur « la diversité n’est pas le problème » : les différences culturelles pèsent ; allié contre le déni républicain des cultures et pour la mixité sociale.

Ce que la grille relève : préférence nationale, assimilation, laïcité offensive, congé parental égalitaire, PMA et état civil, lutte contre les discriminations, service civique, politiques de lien local — toutes sont des réponses à la question.

Question 6 — Organisation de l’État et des collectivités

Niveau : mesuré (empilement, effets de l’intercommunalité, moyens en bout de chaîne) · thèse assumée (l’enchevêtrement dilue la responsabilité et produit l’inefficacité).

Question au candidat : Qui fait quoi, et qui paie ? Que propose le candidat pour que le citoyen s’y retrouve entre l’État, ses agences et ses collectivités, et pour qu’en bout de chaîne il y ait des infirmières, des juges et un accueil périscolaire ?

Trois cas d’épreuve :

  1. Qui fait quoi, qui paie — sept niveaux d’administration (commune, intercommunalité, département, région, sous-préfecture, préfecture, administration centrale), plus les agences ; le financement local.
  2. Les services du quotidien, en bout de chaîne — école et périscolaire, hôpital, justice : par quelle organisation les moyens arrivent-ils au guichet ?
  3. L’État face à l’usager — dématérialisation, accès aux droits.

Un candidat qui dit « supprimer un échelon » sans dire lequel, avec quelles compétences, quels agents et quel financement, reste au slogan ; un candidat qui promet des moyens sans dire par quelle organisation ils arrivent au guichet fait du catalogue.

Constat

  • Un empilement reconnu par la Cour des comptes. 34 875 communes et 1 254 intercommunalités à fiscalité propre au 1ᵉʳ janvier 2025 (DGCL, annexe du rapport OFGL 2025). En 2011, 40 % des 89 149 communes de l’UE-27 étaient françaises, pour 13 % de la population ; 1 800 habitants par commune en moyenne, contre 7 100 en Allemagne et 7 500 en Italie (Trésor-Éco n° 154, octobre 2015 — ⚠ chiffre daté, à actualiser sur Eurostat LAU ; la DGCL donnait 36,7 % en 2021). La Cour des comptes a consacré tout son rapport public annuel 2023 (chapitre La décentralisation 40 ans après : un élan à retrouver, 10 mars 2023) à la décentralisation, quarante ans après : « enchevêtrement » des compétences, mécanismes de coordination « complexes, coûteux et souvent insuffisamment efficaces », système « difficilement lisible par le citoyen », financement local « devenu illisible », « le statu quo n’est pas tenable » (Acteurs publics, Banque des territoires). Le rapport Woerth, Décentralisation : le temps de la confiance (mai 2024, 51 propositions), propose notamment un statut unique des intercommunalités avec une liste unique de compétences.
  • Les agences, un étage de plus, et pas la cagnotte annoncée. La commission d’enquête du Sénat sur les agences et opérateurs (rapport remis le 1ᵉʳ juillet 2025, rapporteure Christine Lavarde, LR) recense 1 153 organismes publics nationaux, dont 426 opérateurs au sens budgétaire ; leur réorganisation rapporterait 540 M€ sur deux à trois ans, contre les 2 à 3 Md€ annoncés par le gouvernement, dont la ministre n’a pu expliquer le calcul (rapport n° 807 ; Public Sénat). « Tous ceux qui annoncent des milliards d’euros d’économies en parlant des agences mentent un peu aux Français » (Lavarde).
  • L’intercommunalité a ajouté, pas remplacé. Guengant & Leprince (Économie et Prévision n° 175, 2006, données 2001) : les baisses de dépenses communales sont bien plus faibles que les hausses de dépenses intercommunales, « la coopération a accru la dépense publique locale totale ». Frère, Leprince, Paty (Urban Studies, 2014, panel 1994-2003) : aucun effet significatif de la coopération sur les dépenses communales, donc pas d’économie par mise en commun. Paty & Ubeda (GATE WP 2121, 2021, adoption échelonnée 2002-2019) : « hausse sensible de la dépense publique locale », tirée par l’urbanisme, les transports et les déchets ; les économies d’échelle, « si elles existent, ont été clairement dominées par un effet “zoo” », c’est-à-dire l’apparition de nouveaux services dans de petites communes qui n’en avaient pas. Même constat pour les fusions : les communes nouvelles ne produisent pas d’« économies d’échelle » systématiques, certaines dépenses augmentent avec les dotations (Gabriel Bideau, Revue d’économie régionale et urbaine, 2024/5). Lecture : mutualiser rend plus de service, pas moins de coût, tant qu’aucun niveau ne disparaît.
  • Des finances locales mises à contribution. Les collectivités ont contribué pour 4,3 Md€ nets à la réduction du déficit en 2025 ; la Cour des comptes juge les prévisions 2026 « trop optimistes » et la contribution demandée aux intercommunalités disproportionnée (rapport annuel sur les finances publiques locales, juillet 2026).
  • La confiance va à la proximité, pas à la lisibilité. 60 % de confiance dans les maires, contre 20 % dans l’Assemblée nationale (CEVIPOF, vague 17, février 2026 → question 2). Le maire est connu ; les services (transports, déchets, aménagement, police municipale) s’organisent un cran au-dessus, à l’intercommunalité.
  • En bout de chaîne. « Les moyens des services publics augmentent depuis vingt ans moins rapidement que les besoins sociaux » (collectif Nos services publics, premier rapport, 14 septembre 2023 — collectif d’agents publics, classé à gauche) ; délai de jugement d’une affaire civile au tribunal de grande instance : 7 mois en 2005, 14 mois en 2019 (même rapport). Justice : 11,3 juges professionnels pour 100 000 habitants contre une médiane européenne de 17,6 ; 77,2 € par habitant contre 85,4 € (CEPEJ, rapport d’évaluation 2024, données 2022 ; Actu-Juridique).
  • L’école, compétence éclatée. Enseignants et programmes : État ; bâtiments, ATSEM, cantine et périscolaire : commune ; collèges : département ; lycées : région. Le bloc communal est le second financeur de l’éducation, qui lui coûte en moyenne 15 % de son budget ; le périscolaire reste facultatif en droit, et le Conseil d’État a jugé que la réforme des rythmes de 2013 n’opérait aucun transfert de compétence (Cour des comptes, finances publiques locales 2018). 89 % des enfants de maternelle et d’élémentaire fréquentent régulièrement un accueil périscolaire en 2023-2024, mais le coût est « l’un des premiers motifs de non-recours » (47 % des parents en rural autonome, 35 % en urbain), et seuls 56 % des parents ultramarins et 78 % des habitants de QPV disposent d’un centre de loisirs le mercredi, contre 86 % en moyenne (Cnaf, 5ᵉ baromètre des temps péri et extrascolaires, 28 novembre 2025, 9 058 parents interrogés). Côté communes, 93 % organisent un accueil autour de l’école, 72 % signalent un reste à charge, 51 % des difficultés de recrutement ; les communes de moins de 2 000 habitants recourent à des accueils non déclarés et citent des normes d’encadrement « jugées trop exigeantes et pas assez adaptées » et la complexité des démarches auprès de l’État et de la CAF (AMF, Le périscolaire pour les primaires, état des lieux en 2023, 10 octobre 2023 — association d’élus).
  • L’usager face au guichet numérique. Défenseur des droits, Dématérialisation des services publics : trois ans après, où en est-on ? (février 2022) : des lacunes « considérables » persistent, les réclamations augmentent, et l’institution demande une alternative non numérique systématique pour garantir l’accès aux droits.

Diagnostic AFK : l’État et ses collectivités forment un enchevêtrement de sept niveaux d’administration, illisible et manifestement inefficace, qui dilue la responsabilité : chacun peut renvoyer à l’autre, et en bout de chaîne manquent les infirmières, les juges et le périscolaire. Le problème n’est pas d’abord le montant global, c’est l’organisation par laquelle l’argent arrive, ou n’arrive pas, au guichet.

Contradicteurs

  • Martin Vanier (géographe, École d’urbanisme de Paris), Le Pouvoir des territoires. Essai sur l’interterritorialité, Economica, 2008 (recension, Cahiers de géographie du Québec) ; avec Daniel Béhar et Philippe Estèbe, « Meccano territorial », Pouvoirs locaux, 2009. Les frontières rigides et les blocs de compétences étanches produisent des blocages ; il faut laisser les collectivités assembler leurs propres arrangements. L’empilement n’est pas une anomalie à corriger, c’est la forme moderne du gouvernement des territoires. Contradicteur frontal sur la simplification par suppression d’un niveau.
  • Béatrice Hibou (directrice de recherche CNRS, CERI), La Bureaucratisation du monde à l’ère néolibérale, La Découverte, 2012. L’« inflation normative » (indicateurs, reporting, procédures) est produite par les réformes managériales elles-mêmes : simplifier à la mode du new public management fabrique de la paperasse. Contradictrice sur le remède : alerte sur ce que coûte une réforme.
  • Julie Gervais, Claire Lemercier, Willy Pelletier, La Valeur du service public, La Découverte, 2021. Contre l’idée de fonctionnaires « trop nombreux, privilégiés, paresseux » ; le problème est la réforme par consultants et indicateurs, pas le nombre d’agents ni de niveaux. Contradicteurs sur « réorganiser », alliés sur les moyens en bout de chaîne.
  • Plus loin qu’AFK : Fondation iFRAP, Fondapol — réduction du nombre d’agents publics, fusion des communes de moins de 10 000 habitants — think tanks.

Ce que la grille relève : suppression d’un échelon (lequel), fusion de communes, conseiller territorial, statut unique des intercommunalités, nouvelle vague de décentralisation ou recentralisation, suppression d’agences, réduction ou recrutement d’agents, France services, rattachement du périscolaire à l’Éducation nationale, réforme du financement local — toutes sont des réponses à la question.


Ce qu’on veut lire

Attal propose la retraite par capitalisation : c’est une réponse à la question 4, creusons. LFI parle de VIe République : réponse à la question 2, que disent-ils exactement ? Le RN veut la préférence nationale : réponse aux questions 3 et 4, et l’édito peut se demander si elle ne fracture pas davantage. La grille enregistre ; l’édito juge, et signe.

À faire

  • Sourcer chaque postulat ; séparer constat et diagnostic (v2, 2026-10-25).
  • Question 5 : porteurs (Rosanvallon, Lahire, Hajjat, Périvier, Bentouhami, Beaubatie, Ehrenberg) et contradicteurs (Schnapper, Taguieff, Braunstein, Agacinski, Lagrange) universitaires (v3, 2026-10-25).
  • Question 6 : lire Le Lidec sur les élus locaux comme verrou ; actualiser la part des communes de l’UE (le 40 % du Trésor date de 2011 ; l’OCDE 2023 donne 34 955 communes sans part UE). Levés le 2026-10-28 : périscolaire (Cnaf 2025, AMF 2023), année de Gervais et al. (2021), Paty & Ubeda (toujours document de travail, version HAL 2023).
  • Toile de fond géopolitique : écrite en tête de grille comme thèse assumée, pas comme 7ᵉ question (énergie → 1, Europe → 2, industrie et IA → 3, défense → 4) (2026-10-28).
  • Reporter la grille à 6 questions dans le PRD words-weight-note-de-cadrage (ex-noeud-gordien, v2 ready 2026-10-28) ; table CAP → 6 questions en §3.4, à valider (gate §8).
  • Vocabulaire (décision 2026-10-28, PRD D1) : « note de cadrage » et « Question n » plutôt que « nœud » ; renommer titre, en-têtes et fichier avant publication sur le site (/fr/le-poids-des-mots/note-de-cadrage/).

Annexe — version d’origine (2026-10-25, quatre postulats ; question 6 Travail ajoutée le même jour)

  1. Climat et biodiversité. La France a besoin de s’adapter aux dérèglements climatiques et d’adapter son agriculture pour contrer l’effondrement de la bio-diversité.
  2. Démocratie. La France est malade de sa démocratie, trop faible, certains revendiquent des changements qui regonflent la souveraineté populaire.
  3. Fractures. La France est fracturée : quartiers vs centre-villes, métropoles vs ruralité, Paris vs régions, avec bien sûr en sous-texte, la question de l’identité qui obsède certains. (Recadré : l’intention d’origine portait sur l’identité, pas sur les territoires.)
  4. Protection sociale, fiscalité, État. La France offre une protection sociale qu’elle n’arrive plus à financer, et qui bien qu’elle prélève énormément sur les classes moyennes, semble offrir des services publics à bout de souffle, ce qui suggère un problème de justice fiscale (imposition des très riches et des multinationales) et peut-être un problème structurel d’organisation de l’État et des collectivités locales. (Scindé en questions 4 et 5.)
← Toutes les chroniques