Cet été, AFK lance une série de dossiers culture : on cherche d'autres récits, d'autres futurs. On a commencé par le solarpunk, l'utopie écologique qui se demande à quoi pourrait ressembler une civilisation soutenable. Voici aujourd'hui son ombre portée.
Car il existe un autre imaginaire, plus ancien, plus sombre — et qui, au lieu de rêver un monde durable, a prédit celui qu'on est en train de construire. Surveillance de masse, méga-corporations plus puissantes que les États, capitalisme dérégulé, intelligences artificielles et réseau numérique omniprésent : le cyberpunk. Le vertige, c'est qu'en 1984, sur une machine à écrire, un romancier qui ne savait même pas se servir d'un ordinateur, William Gibson, publiait Neuromancien et forgeait le mot « cyberespace », et inventait 2026. A la fin des années 90, j'ai des souvenirs de jeux de rôles épiques, dans des villes immenses, un monde qu'on aimait arpenter le vendredi soir pour frémir, jouer à se faire peur. Quarante ans plus tard, on peut dire que le cyberpunk s'est incarné.
Ce fil est d'abord une liste culture pour l'été : le roman-souche de Gibson, les films-cultes — Blade Runner, Akira, Ghost in the Shell — et une bande-son synthwave pour lire tout ça sous les néons. Le moment est bien choisi : 2026 est l'année cyberpunk à l'écran, entre l'adaptation de Neuromancer sur Apple TV+, Blade Runner 2099 et la saison 2 d'Edgerunners.
Mais on voulait surtout montrer une chose : le cyberpunk n'est plus de la fiction. La théorie l'a rattrapé — le « capitalisme de surveillance » de Shoshana Zuboff, le « techno-féodalisme » de Cédric Durand, le regard français d'Alain Damasio sur la Silicon Valley. Et le réel aussi : la reconnaissance faciale qui gagne les téléphones des forces de l'ordre, la précarité algorithmique des livreurs, l'implant cérébral de Neuralink, ou ces grands patrons de la tech — Elon Musk en tête, Sundar Pichai, Peter Thiel ou Mark Zuckerberg pas loin — devenus plus puissants que bien des États.
Notre parti pris : là où le solarpunk disait « fais-le toi-même », le cyberpunk dit « regarde bien ». Ce n'est pas un programme, ni une fatalité. C'est une alarme. Et une alarme, ça ne se laisse pas sonner dans le vide.