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Pipeline · 06 h 13 Sam. 18 juillet · N° 0580
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Culture DOSSIER · linéaire · 15 nœuds

Les corps libres : anthropologie de la fête

Édito

On continue la série des dossiers d'été. D'abord l'utopie solaire, un monde soutenable qu'on fabrique déjà ; puis son ombre cyberpunk, la dystopie qui nous a rattrapés.

Depuis que j'ai 16 ans, j'arpente les festivals. J'en ai 46… Je me demande souvent ce qui m'amène, chaque été, depuis 30 ans, devant ces scènes temporaires, leurs foules extatiques et les artistes haut perchés. La vibration des basses dans ma cage thoracique ? La fusion d'une foule qui reprend un refrain ? L'ivresse nocturne et annuelle ? Puis, au détour d'Insta, ce post de talesofrave et sa légende, lapidaire : « les corps libres en festival ». En fait, c'est ça : chaque festival amène sa petite dose de liberté, une utopie un soir incarnée, une hétérotopie disent certains, peut-être comme les carnavals d'antan.

Alors on quitte les imaginaires pour revenir à ce qu'on a de plus présent : nos corps.

Pourquoi des sociétés aussi laïques et individualistes que les nôtres réinventent-elles le sacré en festival ? La réponse a un siècle. En 1912, Durkheim appelait « effervescence collective » cette énergie qui naît quand un groupe se rassemble — et fait surgir, du même geste, le sentiment du sacré. L'anthropologue Victor Turner a nommé communitas le lien horizontal, hors des hiérarchies, qui affleure dans ces moments hors du temps. Le dancefloor, lui, a son mot pour la même chose : le peak.

Loin d'être une parenthèse futile, la fête est peut-être un besoin anthropologique qu'on a longtemps réprimé. C'est la thèse de Barbara Ehrenreich : la modernité occidentale a méthodiquement éteint l'extase collective — carnavals, transes, danses — que toutes les cultures pratiquaient. David Le Breton le dit autrement : « il n'est de monde que de corps ». On ne pense pas la fête, on la danse, on la sue, on s'y perd.

On ne va pas pour autant la romancer. Le sociologue Jérémie Peltier prévient : « la bamboche, c'est terminé ». Bars qui ferment, sphère privée qui se referme, défiance envers l'autre : la fête collective pourrait bien être en train de mourir, à mesure qu'on a peur de se mélanger. C'est la tension qui traverse tout le dossier — la fête comme besoin vital et comme espèce menacée.

Menacée, elle l'est aussi par la loi. Quand danser dans un champ devient un délit, l'effervescence redevient une affaire d'État : c'est tout notre dossier frère, #Manifestive. Ici, on prend le problème par l'autre bout — non plus le combat politique, mais ce que ces corps libres disent de nous.

La rédaction d'AFK.live

Les corps libres : anthropologie de la fête

Le parcours.

12 nœuds · à lire dans l'ordre
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SOURCE WEB
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talesofrave — « Les corps libres en festival l'été »
« Les corps libres en festival l'été »@talesofrave · Instagram · été 2026

Le point de départ : un corps, une image. Cet été, la photographe talesofrave capte « les corps libres en festival » — bras levés, résille, lumière rouge d'usine, l'exact opposé du corps sage, productif, tenu. Et si ces corps qui se libèrent une nuit disaient quelque chose de très ancien sur ce dont nous avons besoin ? Ce fil prolonge, côté anthropologique, notre dossier #Manifestive : de la fête comme combat politique à la fête comme besoin humain.

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SOURCE WEB
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The Conversation

La culture rave et ses multiples dimensions

Le terme « rave » signifie « délire » en anglais. Ces fêtes permettent, à travers une musique manipulée électroniquement, de transcender l'individualité au profit du collectif. C'est ce que le sociologue Émile Durkheim appelait « l'effervescence collective », un phénomène également observable dans d'autres événements de musique live. Elles constituent aussi des espaces communautaires en rupture avec la vie quotidienne : des hétérotopies ou zones liminales où l'amour, la paix, l'unité et le respect sont les règles du vivre-ensemble. Elles se veulent des espaces sûrs, non violents, où les femmes sont respectées et non sexualisées. Plus largement, depuis le début du XXIe siècle, particulièrement depuis la pandémie de Covid-19, le mouvement raver ne cesse de gagner des adeptes. Ses partisans sont attirés par sa forme de loisir contre-culturelle et hédoniste, aux accents parfois rituels, voire quasi religieux.

↗ Lire la source — theconversation.com

La thèse, posée d'entrée. « Rave » veut dire « délire » — et ces fêtes font exactement ce que Durkheim décrivait il y a un siècle : transcender l'individu dans l'énergie du groupe, cette « effervescence collective » aux accents « parfois rituels, voire quasi religieux ». Hétérotopies, zones liminales, règles du vivre-ensemble (paix, amour, unité, respect) : le sacré n'a pas disparu, il a seulement changé de bâtiment.

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WIKIPEDIA
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Wikipedia · article complet

L'effervescence collective : quand le groupe fabrique du sacré (Durkheim, 1912)

§ In religion

Émile Durkheim's theory of religion, as presented in his 1912 volume Elementary Forms of Religious Life, is rooted in the concept of collective effervescence. Durkheim argues that the universal religious dichotomy of profane and sacred results from the lives of tribe members: most of their lives are spent performing menial tasks such as hunting and gathering, which are profane. But during the rare occasions when the entire tribe comes together, a sense of heightened energy and unity, "collective effervescence", emerges. This intense communal experience transforms certain physical objects or individuals into sacred symbols, as the energy of the gathering is projected onto them.

cat: Category:Crowd psychology cat: Category:Sociological terminology cat: Category:Émile Durkheim

La souche (1/2). En 1912, Durkheim regarde les rassemblements tribaux et met un mot sur ce qui s'y joue : quand le groupe entier se réunit, une énergie et une unité intenses émergent — l'effervescence collective — et c'est là que naît le sacré. Remplacez la tribu par cinq mille corps sous un stroboscope : le mécanisme n'a pas bougé d'un pouce.

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WIKIPEDIA
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Wikipedia · article complet

La communitas : le lien liminal, hors des hiérarchies (Victor Turner)

§ Biographie

Son étude des rites de passages l'ont amené à élaborer davantage les travaux d'Arnold Van Gennep, en mettant l'accent sur l'aspect liminal dans lequel est le sujet du rituel. Il n'est en effet plus un membre de la société, et n'est pas encore intégré à celle-ci.

cat: Catégorie:Anthropologue britannique

La souche (2/2). L'anthropologue Victor Turner prolonge Van Gennep : dans la phase liminale du rituel, l'individu n'est plus tout à fait membre de la société et pas encore réintégré — un entre-deux où s'invente la communitas, ce lien horizontal et égalitaire, hors des statuts ordinaires. Le dancefloor est exactement cette marge : le temps d'une nuit, plus de hiérarchies, juste des corps à égalité.

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OPEN LIBRARY
OPEN LIBRARY

Le livre-pont. Bien avant les raves, l'humanité a dansé ensemble jusqu'à la transe — dionysies, carnavals, fêtes de village. Barbara Ehrenreich retrace cette « histoire de la joie collective » et pose la thèse qui dérange : la modernité occidentale a méthodiquement réprimé l'extase de groupe. Ce que le festival réclame, c'est peut-être un droit qu'on nous avait retiré.

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SOURCE WEB
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ActuaLitté.com

David Le Breton : « Il n'est de monde que de corps »

Nous traduisons le monde en termes de perception sensorielle, d'émotions, de mouvements. J'ai coutume de dire : il n'est de monde que de corps. Le corps est le médiateur fondamental de tout ce qu'on vit. Même quand on discute tous les deux. Cette approche traverse toute son œuvre, qu'il s'agisse de ses travaux sur le rire, le sourire, la douleur ou la marche.

↗ Lire la source — actualitte.com

Le corps d'abord. Pour l'anthropologue David Le Breton — l'un des plus lus sur la question —, « il n'est de monde que de corps » : on ne pense pas le monde, on le sent, on le danse, on le sue. La fête n'est pas une idée, c'est une expérience sensorielle totale ; c'est pour ça qu'aucun texte ne la remplacera jamais.

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SOURCE WEB
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TroisCouleurs

Emmanuelle Lallement : « La fête a été extrêmement importante pour la reconnaissance des communautés »

Effectivement, la fête a été extrêmement importante pour la reconnaissance des communautés, notamment dans l'espace public, avec toutes les Marches des fiertés qui se tiennent de jour, avec cette dimension spectaculaire. C'est une liesse qui prend un caractère politique, pour la reconnaissance de différentes communautés. L'autre aspect, c'est le clubbing dans une idée d'inclusivité. Des gens comme la DJ Barbara Butch rassemblent des communautés dans des soirées célébrant l'inclusivité en tant que telle, en se basant sur un système de bienveillance commune. Ça devient un espace où, parce qu'on est tous et toutes traité(e)s pareil, on peut exprimer une identité différente.

↗ Lire la source — troiscouleurs.fr

La fête comme politique. L'anthropologue Emmanuelle Lallement (Paris 8) montre que faire la fête ensemble, ça reconnaît des communautés : Marches des fiertés en plein jour, clubbing inclusif façon Barbara Butch, espaces de bienveillance où « parce qu'on est tous traités pareil, on peut exprimer une identité différente ». L'effervescence a une portée civique.

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SOURCE WEB
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L'ADN

Jérémie Peltier : « La bamboche, c'est terminé ! » — et si la fête était finie ?

Beaucoup ont voulu nous faire croire qu'il y aurait après le Covid des lendemains de folie comme ceux qu'avaient connus nos ancêtres aux lendemains de conflits guerriers. Or, il n'y a rien eu de tel, car la fin de la fête n'est pas imputable au Covid. c'est dû a quelque chose d'ordre anthropologique et civilisationnel lié à l'individualisation de la société et au recroquevillement sur la sphère privée. On prend de moins en moins le risque de rencontrer des gens différents de soi. Aujourd'hui, 7 Français sur 10 considèrent qu'on n'est jamais trop prudent lorsqu'on a affaire aux autres. C'est central pour comprendre le rapport à l'autre, lié non seulement à une défiance vis-à-vis d'autrui, mais aussi à une fatigue existentielle, accentuée par la montée de la question sécuritaire.

↗ Lire la source — ladn.eu

Le contre-feu. Et si tout cela était déjà fini ? Pour Jérémie Peltier (Fondation Jean-Jaurès), « la bamboche, c'est terminé » — non pas à cause du Covid, mais d'un mouvement de fond : individualisation, repli sur la sphère privée, défiance généralisée (7 Français sur 10 pensent qu'« on n'est jamais trop prudent »). La fête collective s'éteint à mesure qu'on a peur de l'autre. À lire pour ne pas romancer.

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TADDY
TADDY
Aux limites de l'anthropologie · épisode · 26 min

À écouter — Anthropologie de la transe : induction, tambour, ondes cérébrales

Je partage ici une partie de mon cours sur les états de conscience modifiés que j'ai donné à Paris à l'Hôpital Sainte Anne dans le cadre du Diplôme Universitaire "Peuples Traditionnels". Ceci est la première partie. J'y aborde l'induction de la transe, le rythme du tambour et la mise en évidence de son effet sur les états de transe, les ondes cérébrales, l'anthropologie expérimentale...

À écouter : l'ethnologue au tambour. Comment fabrique-t-on une transe ? Ce cours d'anthropologie des états de conscience modifiés (donné à Sainte-Anne) décortique l'induction : le rythme du tambour, son effet sur les ondes cérébrales, l'immersion de l'ethnologue dans le rituel. Le « peak » du dancefloor a une mécanique — et elle est vieille comme l'humanité.

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AFK
FIN
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