On continue la série des dossiers d'été. D'abord l'utopie solaire, un monde soutenable qu'on fabrique déjà ; puis son ombre cyberpunk, la dystopie qui nous a rattrapés.
Depuis que j'ai 16 ans, j'arpente les festivals. J'en ai 46… Je me demande souvent ce qui m'amène, chaque été, depuis 30 ans, devant ces scènes temporaires, leurs foules extatiques et les artistes haut perchés. La vibration des basses dans ma cage thoracique ? La fusion d'une foule qui reprend un refrain ? L'ivresse nocturne et annuelle ? Puis, au détour d'Insta, ce post de talesofrave et sa légende, lapidaire : « les corps libres en festival ». En fait, c'est ça : chaque festival amène sa petite dose de liberté, une utopie un soir incarnée, une hétérotopie disent certains, peut-être comme les carnavals d'antan.
Alors on quitte les imaginaires pour revenir à ce qu'on a de plus présent : nos corps.
Pourquoi des sociétés aussi laïques et individualistes que les nôtres réinventent-elles le sacré en festival ? La réponse a un siècle. En 1912, Durkheim appelait « effervescence collective » cette énergie qui naît quand un groupe se rassemble — et fait surgir, du même geste, le sentiment du sacré. L'anthropologue Victor Turner a nommé communitas le lien horizontal, hors des hiérarchies, qui affleure dans ces moments hors du temps. Le dancefloor, lui, a son mot pour la même chose : le peak.
Loin d'être une parenthèse futile, la fête est peut-être un besoin anthropologique qu'on a longtemps réprimé. C'est la thèse de Barbara Ehrenreich : la modernité occidentale a méthodiquement éteint l'extase collective — carnavals, transes, danses — que toutes les cultures pratiquaient. David Le Breton le dit autrement : « il n'est de monde que de corps ». On ne pense pas la fête, on la danse, on la sue, on s'y perd.
On ne va pas pour autant la romancer. Le sociologue Jérémie Peltier prévient : « la bamboche, c'est terminé ». Bars qui ferment, sphère privée qui se referme, défiance envers l'autre : la fête collective pourrait bien être en train de mourir, à mesure qu'on a peur de se mélanger. C'est la tension qui traverse tout le dossier — la fête comme besoin vital et comme espèce menacée.
Menacée, elle l'est aussi par la loi. Quand danser dans un champ devient un délit, l'effervescence redevient une affaire d'État : c'est tout notre dossier frère, #Manifestive. Ici, on prend le problème par l'autre bout — non plus le combat politique, mais ce que ces corps libres disent de nous.