Le 27 août, une vidéo tournée sur une plage de Jijel dépasse les six millions de vues sur Insta. Des habitants sur les galets, dos à la mer, regardent la montagne brûler jusqu'au rivage. Une image qu'on a beaucoup vue cet été, en France, au Canada, et ailleurs.
La légende tient en deux signes : « Jijel 💔 ». Personne, sur cette image, ne sait encore combien de ses voisins sont morts cette nuit-là. Deux semaines plus tard, personne ne le sait toujours.
L'Algérie a donné un chiffre, le 26 août au soir, alors que le feu courait encore : douze morts, cinquante-quatre blessés. Il n'a jamais bougé. Mais les décomptes, eux, s'accumulent : soixante-neuf morts au seul hôpital d'El Milia selon l'agence italienne ANSA, plus de soixante-dix noms sur la page officielle de la commune de Djemaa Beni Habibi, environ deux cents pour la seule wilaya de Jijel selon un décompte indépendant du Monde, trois cent quatre-vingt-cinq selon des sources du ministère de la Défense citées par Jeune Afrique. Le 29 août, le ministre de la Santé a concédé un bilan « très lourd ». Sans donner de chiffre. Et la cellule de vérification de France 24 consacre une émission entière au nombre de morts. Le pouvoir algérien refuse de compter ses morts. Et par là, il laisse prospérer tous les comptes possibles, y compris les plus instrumentalisés. Le silence ne protège pas de la rumeur : il la fabrique.
Deux autres fils traversent ce dossier. Le premier est judiciaire. Quatre jours après le feu, le président Tebboune a ordonné une modification du code pénal avant le 15 septembre pour faire exécuter les pyromanes. La peine capitale existe déjà pour l'incendie ayant entraîné la mort ; ce que l'on veut supprimer, c'est cette condition. Et l'Algérie n'exécute plus personne depuis 1993. La Ligue algérienne pour la défense des droits de l'homme le résume d'une phrase : « la justice pénale ne doit jamais être gouvernée par l'émotion, aussi légitime soit-elle ».
Le deuxième est le plus explosif, et c'est celui dont on a le moins parlé en France : le feu a ravagé la Kabylie, région autonomiste berbérophone. Le 7 septembre, le parquet d'Alger a inculpé quatre suspects, dont un présenté comme sympathisant du MAK, le Mouvement pour l'autodétermination de la Kabylie. En miroir, des organisations kabyles accusent l'État d'être « pyromane par abandon », de n'avoir donné ni l'ordre d'évacuer ni les moyens de le faire.
Reste l'hypothèse que pose une analyse universitaire publiée cette semaine : et si la solidarité extraordinaire des Algériens — les convois de bénévoles, les chaînes d'eau, les villages qui s'organisent seuls — était devenue une ressource politique du pouvoir ? Plus un peuple se débrouille, moins l'État a de comptes à rendre.