Un milliard par an, c'était l'objectif du fonds Cali. Dix mille dollars, c'est ce qu'on a récolté en un an et demi... Les géants de la pharmacie, de la cosmétique et des biotechnologies n'ont pas joué le jeu. Ce chiffre dit presque tout de la COP17, la conférence mondiale sur la biodiversité qui s'achève à Erevan, en Arménie, sans accord en vue au dernier jour.
On le sent bien sur AFK en analysant les discours politiques : la biodiversité n'est pas au cœur des enjeux. Pourtant, quelle joie ! J'ai eu la chance de grandir en accompagnant mon père lors de ses comptages aux phares, fasciné par les chevreuils effrayés par le Land Rover du ministère de l'Agriculture. Les belettes, les martres, les chouettes effraies, les pipistrelles, les blaireaux, les renards, et tant d'autres. Comme j'ai vibré, la nuit, à 6 ou 7 ans, en les regardant, étonnés de nous voir.
Cette COP n'avait pas vocation à fixer de nouveaux objectifs. Elle devait faire le premier bilan de l'accord de Kunming-Montréal, l'« Accord de Paris pour la nature » signé en 2022 : 23 cibles pour 2030, dont la protection de 30 % des terres et des mers. Ce bilan existe désormais, et il est sans appel. Selon le rapport mondial lancé par António Guterres le 15 octobre, moins de la moitié des cibles nationales évaluées sont sur la bonne voie. Environ 19 % des terres et 10 % des océans sont protégés. Le constat n'est d'ailleurs pas uniforme : une étude parue dans Nature estime que les aires de conservation couvriraient déjà près de 27 % des terres. Mais ses auteurs préviennent que la surface ne suffit pas. En mer, la pêche a même augmenté dans plus de la moitié des aires dites protégées.
On sait donc de mieux en mieux mesurer l'effondrement du vivant. Mais les États n'arrivent pas à trancher : qui paie ? Montréal promettait de mobiliser 200 milliards de dollars par an d'ici 2030 (il en faudrait peut-être 700 milliards...). Pour donner un ordre de grandeur, les gouvernements consacrent environ 2 400 milliards par an à des subventions aux énergies fossiles, aux mines et à l'agriculture industrielle.
À Erevan, l'Union européenne a tenté d'élargir le cercle des donateurs aux pays du Golfe et à la Chine, et s'est heurtée à l'Arabie saoudite et au Qatar. Les pays du Sud réclament que le fonds Cali passe du volontariat à l'obligation, mais dans les couloirs, 479 représentants de l'industrie sont accrédités, dont le lobby pétrolier, le secteur minier, la fédération pharmaceutique et les fabricants de pesticides...
Il y a pourtant des avancées. L'organe permanent des peuples autochtones, arraché à Cali en 2024 après trente ans de lutte, est en train de prendre forme. Les espèces envahissantes ont fait l'objet d'une décision dès la première semaine. Et le diagnostic est enfin partagé, chiffré, opposable. Mais une COP de « correction de trajectoire » qui ne trouve ni l'argent ni le courage de couper les subventions destructrices ne peut rien corriger.
La France n'est pas spectatrice. À Erevan, elle porte la réforme des subventions néfastes et invoque la science. À Paris pourtant, la loi Duplomb a réintroduit des néonicotinoïdes contre l'avis des scientifiques. C'est le même écart qu'à l'échelle mondiale : un déclin du vivant qu'on mesure tous les ans, et des financements qui n'arrivent pas.
J'ai posé mes valises dans la Brie, le pays des betteraves et de l'acétamipride. J'ai vu quelques alouettes il y a deux ans...
Ce dossier fait le point sur ce qui s'est négocié, sur ce qui avance et sur ce qui recule, avec une conviction : protéger la nature n'est plus une question de savoir, c'est une question de volonté.